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Simplement, que nous ne sachions rien de l’horreur
Shoulamit Aloni



Ynet (Yediot Aharonot), 4 avril 2006

www.ynet.co.il/articles/0,7340,L-3236437,00.html


Les femmes de « Machsom Watch » s’obstinent à montrer ce qui se passe dans le pays volé ; à Beersheva, grâce à Yaakov Turner et à la Cour suprême, on continuera à refouler la réalité.

Il y avait un peuple dont la glorieuse armée et les autres forces secrètes et moins secrètes de sécurité avaient commis des atrocités parfaitement barbares, au nom de ce peuple, au sein de ce peuple et autour de lui. Et le peuple a prétendu : « nous ne savions pas », même quand ils avaient pris part à des pillages et envahi une terre qui n’était pas la leur. La propagande officielle avait beaucoup aidé à ce qu’on ne sache pas. « Les opérations sont une nécessité vitale », déclarait-on, « l’ennemi est dangereux », « notre armée est pure, elle est la plus morale du monde », « la patrie l’exige, nous sommes des patriotes, donc il nous faut accepter, que nous le comprenions ou pas », et les gens ont continué à entonner des chants patriotiques et à profiter du pillage.

Un jour, le peuple « qui ne savait pas » s’est dégrisé, et avec lui, le monde entier qui a su avec retard, et toute l’horreur s’est révélée aux regards. Depuis lors, le droit de savoir et même l’obligation de faire savoir sont devenus l’un des fondements de la société moderne. Nul patriotisme ne peut justifier la dissimulation de la vérité, aucune honte ne justifie de donner un démenti aux faits, aucun affront ne justifie que les autorités empêchent la divulgation d’actes qu’il est interdit de commettre.

Mais ce n’est pas comme ça que cela se passe chez nous. Dans le pays occupé, volé, martyrisé, affamé, dominé par nous depuis 39 ans, des actes inhumains sont perpétrés par nos frères, enfants d’Israël, et par notre glorieuse armée. Mais, au nom du patriotisme, au nom de ce que « nous avons toujours raison » et que « nous sommes toujours une victime », on se raconte que tous les check-points, tous les arrachages d’arbres et les destructions de maisons, la transformation des villes et villages en camps de détention, tour cela « c’est pour notre survie ». Et tout cela, notre glorieuse armée le fait, bien sûr, conformément au droit, avec intégrité et dévouement, et en vertu de l’autorité d’un Ministre de la Défense qu’il serait vraiment très difficile de qualifier de glorieux.

Il y a parmi nous des citoyens qui se rappellent qu’il est interdit de ne pas savoir, qu’il faut que nous cessions de faire l’autruche, de nous cacher derrière les mots « je ne savais pas ». Pour empêcher ce « nous ne savions pas », avec peu de moyens mais un dévouement infini, une exposition de photographies, modeste en comparaison de ce qui se déroule dans les territoires, a été montée, qui présente ce qui se passe aux barrages. Les femmes de « Machsom Watch », qui font leur travail en se laissant guider par la force de leur conscience et qui consacrent de nombreuses journées à réduire les préjudices, la honte, les tourments mortifiants d’une population civile, ont monté cette exposition et tentent de la faire tourner dans le pays. Elle est arrivée aussi à Beersheva. Même si en maints endroits, on refuse de faire voir les photos (afin de ne pas troubler le repos de ceux qui refusent de savoir), à Beersheva accord a été donné de les présenter dans la salle du « Centre des Enseignants ». Le responsable de la salle et même le maire adjoint de la ville ont donné leur approbation, il y a deux mois de cela. Pourtant, la semaine passée, une femme est venue hurler qu’elle ne permettrait pas que cette exposition se tienne. Il semble que cette femme ait perdu un enfant et qu’à ses yeux, les Arabes soient des enfants de Satan qu’il est impératif d’exterminer. Dès le lendemain, le maire de la ville, Yaakov Turner donnait ordre d’interdire l’exposition.

Le forum du « Cercle des Parents – Familles endeuillées en faveur de la paix » a insisté auprès de Yaakov Turner pour qu’il modifie sa décision. « Il nous est très douloureux », lui ont-ils écrit, « de vous voir faire obstacle à une forme d’expression appropriée, dont la visée est d’atténuer les souffrances et d’abréger la durée du conflit ». Il y a même eu un recours auprès du tribunal de la ville, mais le juge n’a dit ni oui ni non, trouvant une issue dans la casuistique et renvoyant les plaignants au conseil de la ville. La liberté d’expression et le droit de savoir, y compris quand l’information n’est pas flatteuse, ne sont pas encore ancrés chez nous, ni dans la conscience du public ni dans celle des juges. Il est donc encore permis, en Israël, de laisser les mains libres à notre glorieuse armée, au chef d’état-major qui bombarde du haut du ciel et à un Ministre de la Défense toujours heureux d’assassiner, d’étrangler, d’affamer, de boucler et de commettre encore tant d’autres actes ingénieux. Quant au public, il se voit toujours accorder le droit de dire « nous ne savions pas ». Pourquoi irions-nous récriminer contre Turner, et contre un juge qui remplit son office par la voie du « juste milieu » ?


(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)


 Source : Michel Ghys


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