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Le Grand Soir Info
Lynchage colonialiste de Saddam. A quand le
procès des Bush et Blair ?
Tariq Ali
solidaritéS,
10 janvier 2007.
C’était
symbolique que l’année 2006 se soit terminée par une pendaison
dans le plus pur style colonial, comme l’a montré de manière
quasi intégrale la télévision d’Etat de l’Irak sous
occupation US. Ça a en effet été une année comme ça pour
l’ensemble du monde arabe. Le jugement de Saddam a été si
clairement manipulé que même Human Rights Watch - le plus gros
rouage de l’industrie US des droits de l’Homme - a dû le
condamner comme étant une parodie absolue.
Les juges ont
été remplacés, selon des ordres venus de Washington, des
avocats de la défense ont été assassinés et toute la procédure
ressemblait à un lynchage brutal et cynique, parfaitement
orchestré.
Alors que le
procès de Nuremberg était une application plus digne de la
justice des vainqueurs, le procès de Saddam en représente
l’application jusqu’ici la plus crue et la plus grotesque.
Quelle démocratie ?
Le grand
penseur qui préside les Etats-Unis a caractérisé le jugement
comme une « étape décisive sur le chemin de la démocratie ».
C’est la meilleure indication que c’est à Washington qu’on
a appuyé sur la détente. Les dirigeants de l’Union européenne,
prétendument opposés à la peine capitale, ont choisi la
passivité, comme d’habitude.
Même si
certaines factions chiites, à Bagdad, ont célébré la pendaison
de Saddam Hussein, les chiffres communiqués par une organisation
relativement indépendante, l’ICRSS (Centre d’enquête et d’études
stratégiques irakien, qui se décrit comme « cherchant à
propager la nécessité consciente de réaliser les libertés
fondamentales, de consolider les valeurs démocratiques et les
fondements de la société civile »), constatent que près
de 90% des Irakien-ne-s pensent que la situation de leur pays était
meilleure avant l’occupation.
Cette étude
de l’ICRSC, basée sur une enquête porte-à-porte détaillée a
eu lieu dans la troisième semaine de novembre 2006. Seules, 5%
des personnes interrogées pensent que l’Irak se porte mieux
aujourd’hui qu’en 2003 ; 89% d’entre-elles pensent que
la situation politique s’est dégradée ; 79% que la
situation économique a empiré...[...]
Ce n’est donc pas une surprise que 95% des personnes interrogées
estiment que la situation en matière de sécurité est pire
qu’avant. Il est intéressant de relever qu’environ 50% des
« sondés » se sont identifiés simplement comme
« musulmans », 34% comme chiites et 14% comme
sunnites. A rajouter les chiffres fournis par le Haut Commissariat
des Nations Unies pour les Réfugiés : 1 600 000
Irakien-ne-s (7% de la population) ont fui le pays depuis mars
2003 et 100.000 autres (chrétiens, médecins, ingénieurs,
femmes, etc.) l’abandonnent chaque mois.
Double morale impérialiste
Il y a un
million d’Irakien-ne-s en Syrie, 750.000 en Jordanie, 150.000 au
Caire. Ces réfugiés-là ne trouvent pas de sympathie auprès du
public occidental, puisque c’est l’occupation de l’Iraq par
les USA (appuyée par l’Union européenne) qui est la cause de
leur départ. On ne compare pas leur sort, comme ce fut le cas en
ce qui concerne le Kosovo, à celui des victimes d’atrocités du
IIIe Reich. Etaient-ce peut-être ces statistiques, plus les
estimations d’un million de morts irakiennes, qui ont rendu nécessaire
l’exécution de Saddam Hussein ?
Que Saddam fut
un tyran, c’est indiscutable, mais ce qu’on veut opportunément
faire oublier, c’est qu’il a commis la majeure partie de ses
crimes, lorsqu’il était un allié fidèle des actuels occupants
du pays.
Comme Saddam
l’a reconnu, lors d’un des ses éclats au cours de son
« procès », c’est l’approbation de Washington (et
la livraison du gaz toxique par l’Allemagne fédérale) qui lui
ont donné la confiance nécessaire pour gazer Halabja en pleine
guerre entre l’Iran et l’Iraq.
Saddam méritait
un vrai jugement et d’être puni pour ses crimes, dans un Iraq
indépendant, mais pas ce qui lui est arrivé.
La double
morale occidentale ne cessera jamais de nous étonner. Le président
indonésien Suharto est arrivé au pouvoir sur une montagne de
cadavres (au moins un million, selon les estimations les plus
basses). Washington le protégeait. Ça ne les a jamais dérangé
autant que Saddam.
Et les crimes
d’aujourd’hui ?
Et
qu’adviendra-t-il des responsables du désastre et des crimes
d’aujourd’hui en Irak, des tortionnaires de la prison d’Abu
Ghraib, des bouchers de Fallujah, des nettoyeurs ethniques de
Bagdad, du boss de prison kurde qui se vante que son modèle
c’est Guantanamo ?
Bush et Blair
seront-ils jamais jugés pour crimes de guerre ? Il est
permis d’en douter. Et l’ex-premier ministre espagnol, José
Maria Aznar ? Aujourd’hui, il enseigne à la Georgetown
University, de Washington, où la langue utilisée dans les les
cours est l’anglais, qu’Aznar ne connaît pas. Ce sont ses étudiant-e-s
qui sont seuls punis... par sa récompense.
Il est
possible que le lynchage de Saddam fasse courir un frisson su côté
des élites dirigeantes du monde arabe. Si l’on peut pendre
Saddam, le même sort pourrait être réservé au président égyptien
Hosni Moubarak, au fantoche hachémite d’Amman ou aux membres de
la famille royale saoudienne... pour peu que ceux qui les
renverseraient se sentent disposés à coopérer avec les
Etats-Unis.
Tariq Ali
Traduction :
H.P. Renk
Source :
solidaritéS www.solidarites.ch
Publié avec l'aimable
autorisation de : Le Grand Soir Info

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