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Le discours de Shimon
Peres au Bundestag
Israël et l'Allemagne : deux
victimes, l'une sacrée, l'autre damnée
Subhi Hadidi

Subhi Hadidi
Al-Quqs Al-Arabi le 28 janvier 2010
Le discours prononcé par le président israélien Shimon
Peres devant le Bundestag le 27 janvier a été qualifié
d’historique pour plusieurs raisons, en premier lieu parce qu’il
s’agissait d’une première du genre dans l’histoire des relations
israélo-allemandes du côté de l’État hébreu. La Chancelière
Angela Merkel s’était adressée à la Knesset fin mars 2007,
précédée par le Président allemand Johannes Rau, en 2000, qui
avait demandé pardon pour les crimes commis par l’Allemagne
nazie contre les Juifs.
Mais le discours de Peres est
« historique » pour une autre raison, purement linguistique et
culturelle cette fois-ci. C’est qu’il a parlé en hébreu et
qu’aucun parlementaire allemand n’a quitté la salle pour
protester, comme l’avaient fait une poignée de membres de la
Knesset, qui avaient refusé d’écouter Merkel parler en allemand
et avaient exigé qu’elle parle hébreu !
Et pourtant Merkel était allée plus loin que tout autre ami
occidental d’Israël, y compris les politiciens US, en affirmant
que toute menace pour l’existence d’Israël est une menace pour
l’existence de l’Allemagne. Le membre de la Knesset Arieh Eldad
avait déclaré que l’allemand avait été la dernière langue
entendue par ses grands-parents avant leur assassinat et que
l’ordre d’exécution avait été donné en allemand : « je ne suis
donc pas prêt à l’entendre au sein de la Knesset ».
Bien que la chancelière allemande, au cours de la même visite,
ait infligé insultes sur insultes aux Palestiniens, peuple et
gouvernement, et ait fait de la libération du soldat israélien
Gilad Shalit
l’unique thème de sa rencontre avec Mahmoud Abbas, elle n’était
pas sortie indemne de cette visite.
Puisque le discours de Peres coïncidait avec la Journée
internationale de commémoration des victimes de l’Holocauste, il
a insisté sur la nécessité que les Allemands fassent leur devoir
pour traquer les criminels nazis encore en liberté de par le
monde ; car la mémoire ne concerne pas que les victimes, mais
elle doit être un avertissement face aux conséquences
tragiques d’une inaction à l’égard des crimes commis et la
poursuite par la justice de ces criminels n’est pas un acte de
vengeance mais une « leçon éducative pour les générations
de jeunes d’aujourd’hui, pour qu’ils se souviennent et
n’oublient jamais : ils doivent savoir ce qui s’est passé et
être convaincus qu’il n’y d’autre option que la paix, la
réconciliation et l’amour.
Regardez l’homme qui prononce ces paroles tendres, émouvantes et
affectueuses. C’est le Président du même pays qui a commis
il y a à peine un an des dizaines de massacres barbares à Gaza,
en utilisant des armes de destruction massive, que même les
nazis les plus sanguinaires auraient eu honte de commettre. Ce
n’est pas tout, il y a plus : Shimon Peres était Premier
ministre d’Israël quand la barbarie israélienne a commis le
massacre de Qanaa, au Liban, en 1996, aboutissant au martyre de
106 civils, vieillards, femmes et enfants, et faisant 350
blessés, alors que ces victimes se trouvaient dans un refuge
officiel de l’ONU. Ce massacre étai prémédité, selon l’
enquête d’Amnesty International et le rapport courageux du
journaliste britannique Robert Fisk.
Shimon Peres, l’homme qui a ordonné ce crime de guerre à Qanaa,
est resté à l’abri de toute interpellation interne – à
l’intérieur de la « démocratie israélienne » - ou externe, de la
part d’organismes internationaux qui émergent parfois de leur
léthargie pour demander des comptes sur les crimes de guerre. Au
contraire, il a exercé de hautes charges, il a changé de parti
et a versé des larmes de crocodile et le voilà aujourd’hui en
train de pleurnicher sur le Bien et de demander l‘éradication du
Mal. Cette mise en scène, la plus proche de la pornographie de
la compassion dans sa forme la plus vulgaire, n’est pas nouvelle
de la part de cet homme et de l’État qu’il préside ou de
l’industrie de l’Holocauste dans son ensemble, industrie qui a
été fabriquée par les institutions officielles
israéliennes ou par les organisations et groupes de pression
sionistes à travers le monde.
Et puisque
c’est de l’Allemagne que nous parlons aujourd’hui,
rappelons-nous la campagne d’intimidation idéologique menée par
l’un de ceux qui ont été le plus engagés dans la fabrication de
l’Holocauste, Daniel Jonah Goldhagen, contre Norman Finkelstein
(le célèbre historien et universitaire, juif descendant d’une
famille de survivants de l’Holocauste) et Ruth Bettina Birn
(l’historienne et chercheuse responsable du dossier des crimes
de guerre au ministère canadien de la Justice). Pour ceux qui ne
le connaissent pas, Goldhagen est l’auteur d’un livre de 619
pages [en français, il ne fait que
579 pages, NdT]
dont le titre est : « Les
bourreaux volontaires de Hitler-Les Allemands ordinaires et
l’Holocauste » et sa
thèse repose uniquement sur l’affirmation catégorique que
l’Allemagne dans son ensemble – pays, peuple et culture – est
responsable de l’Holocauste et que ce qu’on peut dire sur
l’Allemagne ne peut être dit sur aucune autre nation. La nation
allemande, c’est l’Holocauste, et si elle n’avait pas existé, il
n’y aurait jamais eu d’Holocauste. Le crime de Finkelstein et de
Birn a été de réduire à néant d’une manière scientifique calme
la thèse de Goldhagen dans une revue sérieuse publiée par
l’Université de Cambridge,
The Historical Journal, qui avait
proposé à Goldhagen un droit de réponse mais celui-ci avait
préféré répondre par l’intermédiaire d’un cabinet d’avocats !
Toujours concernant l’Allemagne,
qu’arriverait-il si l’Allemagne honorait ses victimes - les
civils, les non-combattants, les innocents - tombées durant la
Deuxième Guerre mondiale ? Et où est le problème si l’Allemagne
a décidé d’édifier un centre de documentation et un musée pour
enregistrer ces détails horribles et les rendre accessibles à la
mémoire collective ?
Un tel projet ne doit-il pas être inscrit dans les droits
nationaux de tous les peuples du monde ? Plus, ne doit-il pas
faire partie intégrante des droits des peuples à leur histoire ?
Ce n’était pas l’avis des cercles sionistes internationaux, qui
ont lancé une autre violente campagne contre le projet, et
particulièrement contre
Mme Erika Steinbach, éminente
politicienne allemande et présidente de la Fédération des
expulsés (Bund der Vertriebenen), qui défend les intérêts des
millions de personnes chassées de chez elles, non
seulement en Allemagne mais partout dans le monde. Il n’était
pas difficile de deviner la raison de l‘indignation des
sionistes : la vieille histoire du monopole cosmique de la
victimitude, en faisant bande à part et en marginalisant et
écrasant toute autre victime en dénigrant, si possible, sa
souffrance.
Nous avons lu par exemple ce qu’a écrit l’historien israélien
Gilad Margalit : « Le but des cercles
conservateurs allemands est d’instaurer une journée
commémorative pour célébrer la période nazie mais c’est une
mémoire libérée de la notion de culpabilité véhiculée par la
victime juive, et bien que la démarche ne soit pas un déni de
l’Holocauste, elle tend à le mettre sur le même plan que les
persécutions subies par les Allemands. »
Le même Margalit, un historien modéré, a titré de manière
provocative son article : « L’augmentation de la ‘souffrance’
allemande », en mettant souffrance entre guillemets, une manière
de la nier. Mais en réalité les faits historiques donnent les
chiffres suivants sur les citoyens allemands expulsés de pays où
ils résidaient : de 2 à 3,5 millions de Pologne, 2,3 millions de
Tchécoslovaquie, environ 1 million d’URSS, 400 000 de Hongrie,
300 000 de Roumanie, et environ 1 million de diverses autres
régions d’Europe orientale. Il s’agit là d’estimations basses,
les associations d’expulsés parlent, elles, de 15 millions
d’Allemands expulsés.
Ceux-là ne méritent-t-ils pas de mémoire, pour ne pas parler
d’indemnités et de réhabilitation comme pour les Juifs ?
Margalit ne semble pas être d’accord avec cette évidence simple,
car il se méfie toujours des intentions de Mme Steinbach, qui
aspire, selon lui, à l’affaiblissement de la mémoire de
l’Holocauste plus qu’au renforcement de la mémoire des victimes
allemandes, bien que le projet de Centre de la mémoire des
expulsés mette les Juifs en tête des victimes de cette pratique
inhumaine. Margalit s’arrête en particulier à la position
« extrémiste » de Steinbach, à laquelle il fait dire que
« l’expulsion des Allemands a été programmée avant la guerre et
qu’il ne faut donc pas l’analyser comme une conséquence de la
lutte contre le nazisme, mais la voir comme un crime en soi.
Plus, Steinbach prétend avoir des preuves tangibles de ce que
2,5 millions Allemands expulsés sont morts sous la torture, de
travaux forcés ou de viol. » Comment peut-elle avoir l’audace
d’avancer un chiffre représentant la moitié de celui des
victimes juives de l’Holocauste ?
Un autre enjeu de mémoire tragique est le bombardement massif
par les Alliés des villes, villages et infrastructures
allemands, comme s’ils avaient voulu punir le peuple allemand
dans son ensemble, après la chute du IIIème Reich. Cette
campagne n’est pas impulsée exclusivement par la Fédération des
expulsés et ceux qui la soutiennent dans les milieux
conservateurs allemands, comme le prétend Margalit, mais on y
retrouve aussi bien des journalistes, des gens de gauche comme
le grand romancier Günter Grass, lauréat du Prix Nobel, des
politiciens libéraux comme Hans-Dietrich Genscher et des
écrivains comme Jörg Friedrich, l’auteur du livre d’images sur
les bombardements de l’Allemagne,
Brandstätten,
qui estime qu’il n’y a pas de différence morale entre
Hitler et Churchill.
La position de Margalit en rappelle une autre, plus connue,
celle d’Elie Wiesel, écrivain, universitaire et lauréat du prix
Nobel, qui préfère le titre honorifique de « doyen des victimes
de l’Holocauste » et sur lequel personne ne peut rivaliser avec
lui.
Né en Roumanie en 1928, il fut déporté avec d’autres Juifs à
Auschwitz et il fut parmi les rares survivants. Il a vécu entre
Paris et New York, travaillant comme correspondant du journal
israélien Yehdiot Ahronot. Il a obtenu la nationalité
US et est devenu enseignant universitaire, obtenant le Prix
Nobel de la Paix en 1986. Unique détenteur du titre de « doyen
des victimes de l’Holocauste », Wiesel a refusé toute
comparaison entre les cadavres brûlés à Sarajevo et ceux brûlés
à Auschwitz, tout comme il a refusé l’utilisation, même
métaphorique, des expressions « nouvel Holocauste » ou « nouvel
Auschwitz » pour décrire les atrocités serbes en
Bosnie-Herzégovine. Et pour lever tout doute, il s’est rendu à
Sarajevo pour supplier les journalistes d’arrêter de galvauder
la terminologie sacrée !
Et comme Goldhagen l’a fait contre Finkelstein, Wiesel a abreuvé
d’insultes une longue listes de Juifs ayant exprimé leurs
sympathies avec les souffrances des Palestiniens sous
l’occupation israélienne, après Oslo I et II, et non pas avant,
comme certains pourraient le penser.
Parmi ses victimes il y a Jean Daniel, le célèbre journaliste
français juif, directeur du Nouvel Observateur, qui continue à
critiquer l’État hébreu, même en ces jours difficiles, et c’est
là le plus grand péché que l’on puisse commettre, dans l’esprit
de Wiesel.
Ainsi donc, avant de lire le Kadish, et de pleurnicher de
nouveau sur l’amour et la fraternité entre les peuples, Peres
s’est livré à des variations de cette culture holocaustique
élaborée par Goldhagen, Margalit, Wiesel et des dizaines
d’écrivains, de théoriciens et de politiciens sionistes dans
leur sillage. Les victimes de l’Holocauste n’ont pas de
semblables et il est interdit de trouver quoi que ce soit qui y
ressemble, même si leurs enfants et petits-enfants se sont
transformés en assassins et criminels de guerre !
Traduit par Tafsut Aït Baamrane
Cette traduction est libre de
reproduction, à condition d'en respecter l’intégrité et d’en
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