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Résistance
Quand les mots sont
emprisonnés, les pensées muselées et les drapeaux abattus, la
Résistance et la Solidarité s'épanouissent
Reham Alhelsi

"Des racines ne
peuvent vivre sans terre, Alors que ma terre soit résurrection
!"
Mardi 26 janvier 2010
Un jour d’été, il y a de nombreuses
années, je jouais avec mes frères et sœurs et mes cousins dans
le minuscule jardin de ma grand-mère. Quelquefois, lorsque nous
en avions assez de jouer là, nous allions dans le cellier à
proximité. Cette maison, qui avait été construite il y a
longtemps, certainement pour en faire un futur appartement pour
un de mes oncles, était, dans sa structure, très semblable aux
pièces de l’UNRWA dans lesquelles mes grands-parents, la famille
de ma tante et beaucoup d’autres vivaient, dans le camp de
réfugiés de Dheisheh. A l’origine, elle se composait de deux
très grandes pièces au plafond bas, et deux petites fenêtres qui
ne laissaient entrer que peu de lumière. Le mur entre les deux
pièces avait été démoli, transformant le petit « appartement »
en une grande pièce. Mes grands-parents avaient agrandi leurs
pièces UNRWA d’origine et se servait de celle-ci comme d’un
débarras. Il était plein de toutes sortes de choses, de boîtes
en bois et de vieilles chaises.
Lorsque nous y jouions, nous essayions de rester dans la partie
avant de la pièce, proche de la porte et des fenêtres, et nous
évitions d’aller dans le fond, qui était sombre et tellement
encombré qu’il n’y avait pratiquement pas de place pour bouger.
Je ne pense pas qu’aucun d’entre nous, enfants, ayons osé y
regarder de plus près, parce que c’était plein de toiles
d’araignées et de lézards ; il était clair que les boites
n’avaient pas été déplacées depuis des siècles et on voyait des
bestioles ramper tout autour. Mais quelquefois, la curiosité
prenait le dessus et l’un d’entre nous rassemblait son courage
et marchait à travers les toiles d’araignées et les lézards pour
explorer ce que cachait cet El Dorado. Souvent, il n’y avait
rien d’intéressant : quelques vieux pots et casseroles, de vieux
tapis, rien de vraiment intéressant.
Mais ce jour d’été là, défier les araignées et les lézards a
payé : dans un coin, tout au fond de la pièce, il y avait un
énorme four en métal. Il était très rouillé et cela seul le
rendait extrêmement repoussant. Plusieurs vieilles boites
étaient empilées à côté. Ma grand-mère avait l’habitude de cuire
du pain pour nous à jour passé, et pour le petit déjeuner, elle
nous faisait du Zaatar et du pain à l’huile d’olive. Accompagné
de thé chaud, c’est et cela restera pour moi le meilleur des
petits déjeuners. Pour cuire le pain, ma grand-mère se servait
d’un four électrique et bien qu’elle ait toujours dit combien
elle aimait le pain cuit au bois, elle n’utilisait pas le four
du débarras.
De toute façon, la porte du four était bloquée par les
nombreuses boites. Aussi, j’ai attendu que les autres soient
occupés à jouer dehors et j’ai commencé à enlever les lourdes
boites jusqu’à ce que je puisse ouvrir la porte du four. A
l’intérieur, à ma surprise, il y avait des piles et des piles de
livres, de magazines et de journaux. Je les ai rapidement
parcourus et il ne m’a pas fallu longtemps pour réaliser qu’ils
étaient empilés là pour une raison : j’ai réalisé que je tenais
du « matériel illégal », comme le définit l’autorité
d’occupation israélienne. Cet été là, j’ai saisi toutes les
occasions pour me glisser dans le cellier et lire ce « matériel
illégal ». Et je l’ai adoré, j’ai adoré chaque mot que je
lisais, et si je n’avais pas craint d’être pris avec lui sur le
chemin, j’aurais emballé la totalité du bazar et je l’aurais
emmené chez moi à Sawahreh.
Ce n’est rien d’extraordinaire en Palestine occupée. Presque
chaque maison a une cachette pour divers livres, magazines et
journaux. Nous en avions une nous aussi, pleine à craquer de nos
livres préférés qui étaient interdits par Israël. D’année en
année, la pile grossissait et il nous fallait trouver une autre
cachette. Et quand l’armée israélienne faisait un raid sur notre
maison à la poursuite d’activistes recherchés, nous devions
enterrer certains livres et en bruler d’autres. Le « matériel
illégal » devait disparaître.
Ce “matériel illégal” est une menace pour l’existence de
l’entité sioniste. Il fait partie de l’arme palestinienne
ultime, contre laquelle Israël, avec toute sa puissance
militaire, n’a aucune chance. Cette arme est l’identité
nationale palestinienne. L’un des mythes sur lesquels l’entité
sioniste est bâtie est que la Palestine était « une terre sans
peuple pour un peuple sans terre » et qu’il n’y a jamais eu de
peuple palestinien. Quand ils veulent se montrer « humains »,
les sionistes font preuve d’un peu de « générosité » et
admettent que « quelques Arabes » ont bien vécu en Palestine,
mais seulement « quelques Arabes ». Il est donc essentiel que le
mot Palestine et tous ses dérivés deviennent illégaux : il n’y a
pas de Palestine et il n’y a pas de peuple palestinien. Et pour
effacer l’existence d’une nation, il leur fallait effacer ce qui
la définit et ce qui fait une nation. Ce fut facile de mentir et
d’affirmer que ces « quelques Arabes » qui vivaient en Palestine
venaient de pays arabes voisins et que c’est là qu’ils devaient
repartir. Mais lorsque ces « quelques Arabes » ont une identité
et une culture distinctes, ce n’est pas aussi aisé de convaincre
les autres d’un mensonge. Ainsi, supprimer le sentiment national
palestinien et l’identité de la Palestine devait devenir une
priorité, et pour créer une identité nationale sioniste et
garantir sa survie, il fallait nier aux Palestiniens leur
identité nationale et toute expression de celle-ci.
Immédiatement après la guerre de 1967, l’autorité d’occupation
israélienne a commencé à poursuivre une politique visant à saper
le concept d’un peuple palestinien et d’une identité
palestinienne. Une censure très stricte a été imposée sur la vie
de chaque Palestinien et toute forme d’expression de la culture
palestinienne fut interdite. Le matériel imprimé fut censuré et
requérait l’approbation de l’armée israélienne avant publication
et diffusion. Les logements et les librairies ont été mis à sac
et des bibliothèques entières ont été confisquées. A voir la
réaction de l’occupation israélienne vis-à-vis des livres, on
pourrait penser que ces livres contenaient des instructions sur
la manière de fabriquer un cocktail Molotov ou comment
construire un réacteur nucléaire, alors qu’en fait, la plupart
d’entre eux, comme ceux du cellier de mes grands-parents,
étaient de nature littéraire : des romans et des poèmes.
Le « matériel illégal » n’était pas seulement palestinien, mais
il était en grande partie écrit par des Palestiniens.
L’interdiction ne s’est pas arrêtée aux magazines, aux journaux
et à la littérature ; de nombreux livres d’histoire et de
géographie ont eux aussi été déclarés « illégaux ». Par la
censure, le but de l’entité sioniste était de contrôler ce qu’un
Palestinien était autorisé ou non à lire, en partant de sa
petite enfance et tout au long de sa vie. Etant en charge de
l’éducation dans les « Territoires occupés », l’armée
israélienne censurait l’enseignement scolaire et universitaire.
Sur la couverture de nos livres de classe, était écrit : «
L’administration civile de Judée et Samarie » - elle n’a rien de
civil, mais l’armée israélienne a l’insolence d’affirmer qu’elle
est une « autorité civile », et seule une entité-armée a
l’insolence d’affirmer qu’elle est éprise de paix – et cette «
administration civile », c’est-à-dire l’armée israélienne,
décidait quels livres de classe étaient une menace à la sécurité
de l’entité sioniste et lesquels étaient inoffensifs [voir par
exemple l’Ordonnance concernant l’utilisation des livres de
classe, Région de Cisjordanie, Amendement n°1, n°183 de 1967, ou
l’Ordonnance concernant l’utilisation des livres de classe,
Région de Cisjordanie, Amendement n°2, n°812 de 1979]. Beaucoup
de livres ont été interdits dans toutes les institutions
scolaires, y compris dans les maternelles et les centres
d’enseignement privés. Quiconque enfreignait cette interdiction
était condamné à 12 mois de prison ou devait payer une amende de
2.500 lires israéliennes, ou les deux. Parmi les livres de
classe interdits : Grammaire arabe (parties 2 et 4), Principes
de Rhétorique, Littérature élémentaire (parties 1 et 2), Textes
littéraires, Histoire complète de la Littérature (parties 2 et
3), Morceaux choisis, Histoire des Arabes et des Musulmans,
Histoire des Anciennes Civilisations, Histoire de l’Europe au
Moyen Age et à l’époque moderne, Histoire moderne de l’Europe,
Le Monde arabe, Histoire arabe moderne, Europe moderne : son
développement culturel et politique, Histoire des Croisades,
Histoire générale : les civilisations de l’ancien et du
moyen-âge, Géographie du monde arabe, Géographie économique, Le
Monde arabe en Afrique, Guide pour dessiner les cartes du Monde
arabe, Géographie générale, Géographie de l’Asie arabe,
Géographie de l’Afrique arabe, La Cause palestinienne, La
Société arabe, La Société jordanienne, Principes de la Religion
islamique (parties 3 et 4) et beaucoup d’autres [voir
l’Ordonnance pour l’utilisation des livres de classe, Région de
Cisjordanie, n° 107 de 1967]. Toute université souhaitant
recevoir des revues scientifiques ou éducatives pour sa
bibliothèque devait faire une demande d’autorisation auprès de
l’autorité militaire, qui était le plus souvent refusée.
En plus de censurer les livres de classe, des milliers de livres
ont été interdits. Les librairies et les kiosques à journaux
devaient demander l’autorisation de l’armée israélienne avant
d’importer toute publication et de la vendre, et toutes les
publications non approuvées étaient considérées comme du «
matériel illégal » [voir l’Ordonnance concernant l’introduction
des journaux et leur diffusion, Région de Cisjordanie,
Amendement n° 1, n° 110 de 1967]. La punition pour
l’introduction et la diffusion de ce « matériel illégal » était
de 5 années de prison ou une lourde amende de 1500 dinars
jordaniens, ou les deux [voir l’Ordonnance concernant
l’introduction et la diffusion de journaux, Région de
Cisjordanie, n° 50 de 1967, ou l’Ordonnance concernant
l’introduction et la diffusion de matériel imprimé, Amendement
n° 3, Judée et Samarie, n° 862 de 1980]. Le commandement
militaire israélien avait le droit d’ordonner la diffusion de
certaines publications et désobéir à cet ordre valait un
emprisonnement d’un an ou une amende de 1.000 lires
israéliennes, ou les deux [voir l’Ordonnance concernant la vente
de publications officielles, Région de Cisjordanie, n° 133 de
1967]. Non seulement les publications importées du monde
extérieur étaient censurées et nécessitaient l’approbation de
l’armée israélienne, mais aussi les publications locales. Divers
magazines et journaux publiés à Jérusalem, Haïfa ou Nazareth
étaient interdits en Cisjordanie et à Gaza. Certains étaient
définitivement interdits ; d’autres étaient interdits de
diffusion pendant des périodes plus ou moins longues selon le «
crime » commis par le journal ou le magazine, comme par exemple
avoir publié un article interdit par la censure israélienne. Les
journaux et les magazines palestiniens publiés à Jérusalem
étaient soumis à une censure très stricte, et même les encarts
publicitaires devaient avoir l’approbation de l’armée avant
d’être publiés.
En raison de cette censure et parce qu’on pouvait être arrêté
pour avoir le « mauvais » livre, beaucoup étaient rares. Les
gens se considéraient comme chanceux de pouvoir se procurer un
de ces livres et lorsque les ouvrages étaient en sécurité à la
maison, ils étaient empilés soit dans une cachette, soit
enterrés quelque part. Lorsque j’allais chez mes grands-parents
pendant les vacances, je me souviens qu’on ne voyait nulle part
ni livres ni journaux. Mais soudain, je voyais un de mes oncles
assis, un livre à la main, ou un autre avec un journal. Ceux-ci
disparaissaient plus tard comme ils étaient venus, de nulle
part. Aussi, inoubliables sont ces matins d’été où nous étions
tous réunis pour le petit déjeuner, puis quelqu’un frappait à la
porte, un de mes oncles allait voir et revenait avec un de ces
journaux « illégaux ». Je crois que presque chaque famille du
camp de réfugiés en avait comme nous une copie. Alors, nous nous
réunissions tous autour des adultes et attendions notre tour
pour lire le journal. Mais ce qu’il nous tardait de voir,
c’était la caricature de Naji Al-Ali. Alors la discussion
commençait avant que le journal ne disparaisse à jamais.
Mais ce n’était pas seulement les livres, les magazines et les
journaux qui étaient illégaux.
Etre pris avec un tract dans votre sac ou votre poche, qui était
aussi un « matériel interdit », vous valait une raclée, ou une
amende ou l’emprisonnement. Les affiches aussi devaient recevoir
l’approbation de l’armée israélienne et étaient considérées
comme illégales si elles contenaient quoique ce soit qui évoque
la « Palestine ». Vous étiez autorisés à accrocher un poster des
Alpes suisses dans votre salon, mais pas la carte de la
Palestine, ni l’inscription « Palestine Libre », ni même les
martyrs palestiniens. Lors d’un raid militaire chez nous, le
commandant nous a ordonné d’enlever un poster d’un martyr
palestinien qui était accroché sur le mur de notre chambre.
C’était juste le poster d’un jeune homme, sans fusil ni slogan
ni rien, mais néanmoins, nous avons reçu l’ordre de l’enlever.
Les affiches des martyrs sur les murs des maisons ou des
magasins étaient arrachées et déchirées en mille morceaux. Les
soldats israéliens donnaient l’assaut aux tentes de condoléances
et enlevaient tous les drapeaux palestiniens ou les posters
qu’ils y trouvaient.
Les graffiti étaient aussi « illégaux ». L’armée attaquait la
maison ou la boutique qui avait un graffiti sur ses murs,
souvent à minuit, faisait sortir les propriétaires jusqu’à ce
qu’ils les nettoient. Ils se faisaient engueuler, insulter et
quelquefois tabasser. C’était une autre manière d’intimider les
gens, dans l’espoir que la prochaine fois que quelqu’un
essaierait de peindre un graffiti sur leurs murs, les
propriétaires les en empêcheraient, mais ça n’a jamais marché.
Lorsque des massacres ont été perpétrés par les forces
d’occupation, que ce soit à Gaza, à Naplouse ou à Hébron,
partout les Palestiniens ont installé des drapeaux noirs à leurs
fenêtres en signe de deuil et de solidarité. Quelquefois, même
ces drapeaux de deuil étaient arrachés.
Les publications n’étaient pas la seule menace à l’existence de
la puissance nucléaire sioniste.
En 1967, l’autorité d’occupation israélienne a interdit tout
signe ou symbole d’identité nationale palestinienne. Tout ce qui
avait trait à la Palestine ou la symbolisait était interdit, que
ce soit le drapeau palestinien et ses couleurs, ou quelqu’usage
que ce soit du mot Palestine, quel que soit le contexte. Le mot
« Palestine » lui-même, en arabe, en anglais ou en hébreu, était
considéré comme illégal et écrire « Palestine » était considéré
comme un délit. Des écoliers palestiniens ont été tués ou
arrêtés pour avoir brandi le drapeau palestinien, ou même pour
avoir entonné des chansons sur la Palestine. Des étudiants ont
été arrêtés et emprisonnés pendant six mois ou plus, ou ont dû
payer de lourdes amendes pour avoir porté des T-shirts avec le
mot « Palestine » ou pour avoir écrit « Palestine » sur des
murs. L’Ordre militaire israélien concernant l’interdiction des
activités d’incitation et de propagande hostile, Région de
Cisjordanie, n° 101 de 1967 interdit la distribution de drapeaux
palestiniens, et la possession, l’impression et la diffusion des
symboles politiques, des pamphlets, des posters ou des
brochures. Quiconque enfreignait cet interdit pouvait passer
jusqu’à 10 ans en prison, ou avoir une amende de 2.000 lires
israéliennes, ou les deux.
Cette interdiction incluait toute œuvre d’art à « signification
politique » et qui comportait les quatre couleurs nationales
palestiniennes. L’autorité d’occupation israélienne a dit aux
artistes palestiniens que leurs œuvres ne devaient avoir aucun
contenu politique et il leur était interdit d’utiliser les
quatre couleurs du drapeau palestinien de manière rapprochée,
c’est-à-dire qu’un artiste palestinien n’était pas autorisé à
peindre une champ de fleur en se servant des couleurs rouge,
vert, blanc et noir. Souvent, même quand l’artiste évitait
l’utilisation « directe et visible » de ces couleurs, il ou elle
pouvait néanmoins « commettre une félonie ». Nombre d’artistes
ont été arrêtés ou placés en résidence surveillée. Les forces
d’occupation donnaient l’assaut à la seule galerie de peinture
de Cisjordanie à l’époque, ainsi qu’aux maisons des artistes,
confisquaient les toiles et arrêtaient les peintres. Toute
reproduction d’une peinture palestinienne « illégale » était
interdite et souvent confisquée et détruite. Mais ceci n’a
jamais arrêté les artistes palestiniens, et ils ont continué à
se servir de ces couleurs, même sous une forme légère, atténuée.
Un drapeau palestinien veut dire une identité, il veut dire une
nation, il veut dire une existence qu’Israël s’acharnait à
effacer. C’est la raison pour laquelle les drapeaux palestiniens
ont été décrétés illégaux, et c’est la raison pour laquelle le
symbolisme a pris de l’importance et de la force. Ce que nous ne
pouvions dire ouvertement, nous le disions indirectement au
moyen de symboles, principalement par la peinture, la musique et
la littérature. Nous écrivons, dessinons et chantons sur les
oliviers parce qu’ils représentent notre détermination sur notre
terre. Nous écrivons, dessinons et chantons sur les orangers
parce qu’ils représentent Haïfa, Yafa et la Palestine à laquelle
nous aspirons tous. Nous écrivons, nous dessinons et nous
chantons sur les coquelicots parce qu’ils représentent notre
lutte et le sang palestinien sacré sacrifié pour que la
Palestine vive. Nous écrivons, nous dessinons et nous chantons
sur les clefs transmises de génération en génération parce
qu’elles nous rappellent que nos maisons et nos terres attendent
notre retour. Et nous aimons le rouge, le noir, le blanc et le
vert parce qu’ils crient : « Nous sommes la Palestine ».
Les interdictions ne nous ont pas empêchés de faire des drapeaux
palestiniens, de les brandir dans les manifestations ou les
marches, ou même de remplir nos livres et nos cahiers avec le
drapeau palestinien, la carte de la Palestine et toutes sortes
de symboles palestiniens. Ceux qui se tenaient en première ligne
dans une manifestation et portaient le drapeau, ou ceux qui
attachaient un drapeau palestinien à un mât ou à un arbre, ou le
hissaient sur un mur ou un bâtiment élevé étaient visés par les
snipers israéliens pour les tuer. Néanmoins, les drapeaux
palestiniens flottaient partout et les soldats étaient dans une
colère noire, tirant sur les drapeaux pour les faire tomber,
comme si les drapeaux palestiniens étaient des missiles
nucléaires dirigés sur l’entité sioniste. Il y a eu des moments
où ils ont forcé les gens, quelquefois des enfants, à grimper
dans les arbres ou aux pylônes électriques pour enlever les
drapeaux. Rien qu’en 1988, Ayman Farhoud (13 ans), Khalil
Jamzawi (18 ans) and Nidal Abu Shomer (17 ans) ont été tués par
une décharge électrique lorsque les forces d’occupation les ont
obligés à grimper à un pylône pour enlever les drapeaux
palestiniens. Quiconque était pris avec un drapeau, ou avait des
drapeaux chez lui était tabassé, arrêté et mis en prison. Les
drapeaux étaient confisqués et déchirés. Mais ce n’est pas ça
qui nous a arrêtés ni effrayés. Nous avons juste cherché les
moyens de fabriquer le drapeau palestinien et de le porter près
de notre cœur.
Une fois, je me souviens que nous avions besoin d’un drapeau en
urgence pour une activité de dernière minute organisée pour le
Jour de la Terre, et parce que c’était impossible, comme
aujourd’hui, d’aller dans un magasin et de l’acheter, et qu’il
n’y avait aucun moyen de nous en procurer un à temps par
d’autres moyens, nous avons essayé d’abord d’en faire un avec du
papier de couleur, mais il n’était pas aussi bien qu’un vrai
drapeau. Alors nous avons cherché dans nos armoires et choisi
des vêtements des quatre couleurs du drapeau, nous les avons
découpés et passé la nuit à les coudre. Pendant la première
Intifada, et malgré l’interdiction des quatre couleurs du
drapeau palestinien, les femmes se sont mises à coudre les
vêtements aux couleurs nationales palestiniennes. La broderie
palestinienne, autre symbole de l’identité palestinienne, était
à l’époque non seulement une ressource pour beaucoup de
familles, mais aussi une forme de protestation contre
l’occupation israélienne. Les Palestiniennes confectionnaient
des blouses aux quatre couleurs nationales de la Palestine, ou
brodaient, sur les habits traditionnels, les châles et les
coussins, les symboles de la Palestine, dont l’olivier, les
clefs et même le drapeau palestinien et la carte de la
Palestine. Ma mère avait confectionné ce genre de chemises pour
ma sœur et moi et chaque fois que nous allions au camp de
réfugiés de Dheisheh, ce sont elles qui étaient empaquetées en
premier. Nous savions que les soldats israéliens étaient trop
stupides pour remarquer le symbolisme de ces chemises, nous
marchions donc dans le camp et passions devant les troupes
israéliennes en les portant. Nous nous sentions fières et fortes
: vous avez vos fusils et nous avons notre drapeau. C’était une
sorte de protestation, une sorte de résistance : vous ne nous
autorisez pas à porter le drapeau palestinien sans nous tirer
dessus, nous le porterons sur nos corps tous les jours et vous
ne pourrez pas nous en empêcher. Il est à noter que c’était
pendant cette première Intifada que des Palestiniens brandissant
des tranches de melons (avec leurs quatre couleurs) comme
symbole du drapeau palestinien ont été arrêtés par l’armée
d’occupation.
Non seulement nous défiions l’armée d’occupation en portant les
symboles de l’identité palestinienne sur nos chemises, mais nous
en tricotions des bracelets. Nous passions de longues heures à
confectionner ces bracelets, les décorant du mot « Palestine »,
du drapeau palestinien, de la carte de Palestine, d’Handala ou
même des initiales des mouvements de libération palestinienne
auxquels nous étions affiliés. Ces bracelets avaient beaucoup de
succès, pour les porter ou pour les offrir aux amis ou aux gens
qu’on aimait, et certains en portaient trois ou quatre. Mais, à
nouveau, comme pour les livres et les drapeaux, ces petits
bracelets étaient considérés par l’armée d’occupation comme une
menace pour la 5ème armée du monde. Nous entendions des
histoires qui racontaient que l’armée israélienne arrêtait des
voitures et demandait aux conducteurx et aux passagers de
montrer leurs poignets à la recherche de ces bracelets, des
élèves étaient arrêtés sur le chemin de l’école et fouillés, à
la recherche de ces bracelets. Et s’il vous arrivait d’être pris
avec, les bracelets étaient pratiquement arrachés de votre
poignet, causant des douleurs et des contusions. Ce qui est
drôle, c’est que plus les soldats israéliens détruisaient de
bracelets, plus nous en fabriquions. Nous portions les bracelets
pour afficher notre affiliation politique avec fierté, mais nous
les enlevions quand les soldats étaient proches parce qu’une
affiliation politique signifiait de longues années de prison,
jusqu’à 7 ou 8 ans, quelquefois plus longtemps. Se voir proposer
de rejoindre un mouvement de libération, même si vous refusiez,
voulait dire que vous passiez 2 à 3 ans enfermé dans les geôles
israéliennes. Il est bien connu que la torture est une procédure
standard à l’intérieur des prisons israéliennes : enfants et
adultes étaient torturés et obligés d’avouer des choses qu’ils
n’avaient pas commises, ou sur d’autres. Certains avouaient
qu’un tel était affilié à tel ou tel parti, ou qu’un autre avait
demandé de rejoindre un certain mouvement de libération, et que
ce soit vrai ou faux, ou que la personne ait accepté ou non
n’avait aucune importance, la personne était arrêtée et
incarcérée.
Pour supprimer l’identité culturelle palestinienne, l’armée
israélienne contrôlait les centres culturels, les cinémas et les
représentations et événements culturels. Un rassemblement de
plus de 10 personnes à un endroit donné pour des raisons
politiques ou pour « ce qui pouvait être interprété » comme
étant politique, participer à un rassemblement ou à une réunion
ou à une manifestation, encourager ou soutenir quelqu’un était
illégal et était puni de 10 ans de prison, ou d’une amende de
2.000 lires israéliennes, ou les deux [voir par exemple
l’Ordonnance concernant l’Interdiction des activités
d’incitation et de propagande hostile, Région de Cisjordanie, n°
101, 1967 et l’Ordonnance concernant l’Interdiction des
activités d’incitation et de propagande hostile, Judée et
Samarie, n° 1423, 1995]. Les représentations publiques, les
pièces de théâtre ou même un cirque nécessitaient la permission
du commandant militaire israélien. Toute production,
participation ou même fourniture de place pour ces
rassemblements et représentations sans accord préalable des
forces d’occupation valait un emprisonnement de 3 mois ou une
amende de 500 lires israéliennes, ou les deux [voir l’Ordonnance
concernant les Représentations publiques (Censure), Cisjordanie,
n° 49, 1974, et l’Ordonnance concernant le contrôle sur la loi
des films de cinéma, Région de Cisjordanie, n° 118, 1967]. Les
mariages, les événements littéraires et culturels faisaient
l’objet de raids et même ces événements organisés par les
universités étaient interdits.
Les mariages palestiniens étaient une autre forme de célébration
de l’identité palestinienne. Avant l’Intifada, un mariage
palestinien durait trois jours et trois nuits de pur folklore
palestinien, de chants de résistance et de danses. Les
après-midis, quand chacun était de retour du travail, tout le
monde se rassemblait chez le marié, qui devenait une scène en
plein air. Des groupes de Dabkeh venus de partout montraient
leurs talents les uns après les autres. Des jeunes, en beaux
habits traditionnels palestiniens, dansaient, chantaient ou
jouaient d’un instrument de musique. On entendait des chansons
de la culture palestinienne et de la résistance nationale toute
la nuit et jusqu’aux premières heures du matin. Des gens des
villes, des villages et des camps de réfugiés, proches ou
lointains, venaient assister à ces mariages, parce qu’ils
étaient des fêtes de la culture palestinienne à une époque où
exprimer son identité était « illégal ». Quelquefois, les
soldats israéliens faisaient une descente sur ces mariages pour
disperser le rassemblement ou pourchasser des Palestiniens «
recherchés ». Ces mariages étaient l’occasion pour les enfants
et les jeunes d’en savoir plus sur les contes populaires, les
danses et les chants palestiniens. C’est au cours d’une de ces
fêtes nationales que j’ai été pour la première fois initié aux
danses et aux chants de Jrash, le village d’origine de ma mère,
nettoyé ethniquement en 1948 par les groupes terroristes
sionistes. A Sawahreh, des mariages semblables ont eu lieu, à la
différence qu’à Sawahreh, les chants et les danses étaient
surtout du folklore palestinien traditionnel. Et lorsque la
mariée ou le marié venait d’une ville ou d’un camp de réfugiés
éloignés, sur le chemin, nous chantions des chansons
palestiniennes. Un de mes souvenirs très précis est celui du
mariage d’un cousin de ma mère, dont la femme venait d’un camp
de réfugiés près de Ramallah. Nous avons donc fait le voyage de
Dheisheh, près de Bethléem, jusqu’à Ramallah via Jérusalem
(avant que Jérusalem ne soit interdite aux Palestiniens). Alors
que nous traversions Jérusalem, nous nous sommes mis à chanter
plus fort, et même certains à pleurer. Ils peuvent essayer tant
qu’ils veulent, ils n’arriveront jamais à nous déraciner de
Palestine, ou à déraciner la Palestine de nos cœurs et de nos
esprits.
Une identité nationale palestinienne réfuterait divers mythes
sionistes, toutes les formes de l’expression de cette identité,
comme la littérature, la peinture et la musique devenaient donc
une menace. L’entité sioniste ne voulait voir aucune célébration
de l’identité palestinienne, ni aucun signe de soutien et de
solidarité parmi les Palestiniens et avec le monde extérieur.
Avec le début de la mascarade appelée « processus de paix », les
lois israéliennes sur la censure ont été quelque peu assouplies.
Néanmoins, l’acharnement israélien à éliminer l’identité
palestinienne et à créer une entité juive continue. L’entité
sioniste pensait qu’avec son geste théâtral d’avoir «
généreusement accordé » (selon sa propagande) aux Palestiniens
une autorité très limitée dans les ghettos de Cisjordanie et la
Bande de Gaza assiégée, la Cause palestinienne serait un
chapitre clos et que les aspirations nationales palestiniennes
se satisferaient de la version israélienne d’un « Etat
palestinien », qui n’est rien de plus qu’une version améliorée
de l’expérience malheureuse des « ligues de village ».
Aujourd’hui, les attaques israéliennes sur l’identité
palestinienne et ses symboles ont toujours lieu, et les
militants, écrivains, journalistes et artistes palestiniens – et
jusqu’à un certain point les internationaux pro-palestiniens –
sont attaqués, harcelés et arrêtés pour les réduire au silence.
Ce que l’entité sioniste redoute et considère comme une menace
croissante à son existence est la continuation de la lutte et de
l’activisme en Palestine occupée, le soutien grandissant pour la
Palestine et la Cause palestinienne dans le monde et le
renforcement de l’unité et de la solidarité entre les indigènes
palestiniens musulmans, chrétiens et juifs , en Palestine
occupée et ailleurs.
Malgré des décennies d’oppression et d’occupation, malgré le
nettoyage ethnique en cours en Palestine, malgré les massacres,
le vol des terres, la colonisation, l’emprisonnement et
l’expulsion, et malgré tous les crimes de guerre perpétrés par
Israël contre les Palestiniens, l’objectif de l’entité sioniste
d’éliminer l’identité nationale palestinienne, les aspirations
palestiniennes et la soif de liberté et d’auto-détermination a
échoué. En dépit des interdictions et des menaces, nous lisons,
nous écrivons et nous chantons sur la Palestine, nous
brandissons le drapeau palestinien et nous célébrons le fait
d’être palestiniens dans toute la Palestine occupée, hier,
aujourd’hui et nous continuerons de célébrer la Palestine jour
après jour.
Et parce que l’entité sioniste a tenté en vain de nous empêcher
d’écrire, de lire, de chanter, d’exprimer et de célébrer notre
identité nationale et culturelle, il est essentiel que nous
boycottions cette entité par tous les moyens possibles, en
particulier à cet égard de boycotter ses institutions et ses
activités et fêtes universitaires et culturelles. Il est de
notre devoir et de notre responsabilité de boycotter l’entité
sioniste, d’un point de vue culturel et académique, jusqu’à la
Libération totale.
Reham Alhelsi est palestinienne, originaire de
Jérusalem. Elle a beaucoup travaillé dans une Compagnie
palestinienne de communication et, depuis 2000, date à laquelle
elle a déménagé en Allemagne, elle travaille dans différentes
radios et télévisions (Deutsche Welle, SWR et WDR). Elle prépare
actuellement une thèse sur la Planification régionale, centrée
sur l’aménagement du territoire palestinien et le gouvernement
local
Source :
A Voice from Palestine
Traduction : MR pour ISM
Publié le 27 janvier 2010 avec l'aimable autorisation d'ISM
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