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TAYYAR
Michel Aoun: Notre descente dans la rue a pour but de recouvrer le
rôle des chrétiens au niveau du pouvoir
Une entrevue prise à la hâte entre deux
rendez-vous, tellement le temps du leader du Courant patriotique
libre (CPL) est précieux. Franc et alerte, comme à l’accoutumée,
ne mâchant pas ses mots, avec un zeste d’amertume dans la voix,
le général Michel Aoun nous reçoit à Rabieh, pour un tour
d’horizon rapide.
Une mise au point de la situation, nous fait réaliser
la délicatesse de la conjoncture et de la bataille en cours.
“Un simple problème politique posé par l’attribution de
quatre portefeuilles ministériels, nous dit-il, a poussé le
gouvernement à régionaliser et à mondialiser la crise, en évoquant
des problèmes fictifs, tels le retour de la Syrie, de l’Iran,
la guerre civile, etc...”. La question du tribunal
international? Un leurre puisqu’il est pour et que le Hezbollah
et ses alliés ne peuvent pas, à eux seuls, former le tiers de
blocage.
Après un mois de sit-in, le gouvernement n’a
pas fléchi; vous attendiez-vous à cette réaction de sa part?
Oui, je sais que ce sont des gens insensibles aux problèmes
nationaux. Tout ce qu’ils cherchent est de se maintenir au
pouvoir et à en profiter. Leur comportement ne me surprend pas.
La médiation du secrétaire général de la
Ligue arabe M. Amr Moussa va-t-elle réussir?
Je suis un indépendantiste déclaré et le gouvernement est en
train de régionaliser ou de mondialiser la crise libanaise, alors
qu’il s’agit d’un simple problème politique. Le Cabinet
cherche à se maintenir au Pouvoir et a enfreint la Constitution.
Nous devons résoudre ce problème par nous-mêmes. Or, le
gouvernement qui n’a rien réalisé depuis dix-huit mois de sa déclaration
ministérielle, s’emploie dès le premier jour, à mondialiser
le problème en parlant de dangers fictifs, tels le retour de l’Iran
ou de la Syrie. C’est M. Bush, qui déclare la guerre à
l’opposition libanaise et M. Chirac en fait de même bientôt,
se sera le tour de tous les pays arabes. Le pouvoir, quant à lui,
nous fait craindre un séïsme ou une guerre civile. Or, il n’y
a rien de tout cela.
Je refuse les médiations étrangères et je l’ai dit l’autre
jour: nous avons beaucoup de considérations pour les pays qui
interviennent et nous voulons bien être leurs amis.
Malheureusement, ils interfèrent beaucoup trop dans nos affaires.
Je ne bloque pas la médiation de Amr Moussa. Toutefois, j’ai
manifesté mon mécontentement depuis des mois, alors que nous étions
à la table des négociations, certains interlocuteurs
recherchaient à l’extérieur une aide quelconque. J’ai
toujours critiqué cela, assurant que la solution est au Liban et
non auprès des capitales étrangères.
Qu’en pensent vos alliés?
Je reste indépendant et, eux aussi. Cela ne fait pas partie de
notre entente. Mais s’ils arrivent à une solution acceptable,
je l’accepte. Je ne veux pas qu’on dise que je la bloque. De
toute manière, à mon avis cette médiation ne va pas réussir,
car on cherche midi à quatorze heures, le problème n’est
qu’une simple crise de pouvoir qu’on peut résoudre avec la
participation de l’opposition au pouvoir, alors qu’on veut régler
la crise du Moyen-Orient dans son ensemble.
Que va-t-il se passer et que va faire l’opposition? On parle
d’une escalade après la trêve des confiseurs?
Nous savons très bien ce que nous faisons: nous sommes dans la
rue pour réclamer un gouvernement d’union nationale; puis, des
élections anticipées. Nous resterons dans la rue un ou deux ans
s’il le faut.
Allez-vous procéder à la formation d’un autre gouvernement en
parallèle?
C’est une solution que nous n’avons pas encore envisagée.
Nous réclamons une issue normale à nos revendications qui ne
sont pas fantaisistes.
La question du tribunal semble plus épineuse à résoudre et tout
ce qui se passe est lié à cette question...
C’est un grand leurre pour compliquer la situation. Je fais
partie de l’opposition et je ne vois pas que le problème réside
dans le tribunal, que j’approuve; le Hezbollah et les autres ne
peuvent pas, à eux seuls, former le tiers de blocage. Tout compte
fait le gouvernement fait de la surenchère et du chantage.
Pour certains, la confrontation oppose deux axes: l’un
saoudito-sunnite et l’autre irano-chiite; qu’en pensez-vous et
où se situent les chrétiens dans tout cela?
Je suis contre les deux axes. Les chrétiens sont indépendantistes
et favorables à la réconciliation à l’intérieur pour assurer
la participation au sein du pouvoir. Ainsi, nous n’irons pas
plus loin que les eaux territoriales à l’ouest, ni plus loin
que les frontières de l’est. Une représentativité juste et équitable
des différentes forces de la nation assurera cet équilibre qui
fait défaut actuellement.
Une guerre fratricide chiito-sunnite serait-elle envisageable, prélude
à une confrontation régionale?
Pas du tout. Certes, on en parle beaucoup et on veut la préparer.
Mais ce n’est pas l’opposition qui l’a évoquée; ce sont
ceux qui appuient le gouvernement, y compris les ambassadeurs étrangers.
Ceux-ci préconisent toujours des accrochages, alors que
l’opinion publique n’est pas préparée pour une guerre. On
essaie de la pousser en ce sens, mais nous autres essayons de
limiter les dégâts comme ce fut le cas des incidents de Kaskas.
Il n’y aura donc pas de guerre sunnito-chiite?
Ceci ne se produira pas. D’ailleurs, nous avons donné une
preuve de retenue après l’assassinat de Pierre Gemayel. Nous
avons été attaqués et nous avons restreint l’attaque à une
agression unilatérale. D’autres agressions: à Barja, au Akkar,
en montagne et partout ont été contenues.
Peut-on contrôler longuement la rue?
Oui, pourquoi pas? C’est le gouvernement qui devrait la craindre
s’il était vraiment responsable.
Le plan américain viserait-il à monter les chiites contre les
sunnites?
Je ne sais pas, mais cela a l’air de se passer ainsi. Toujours
est-il qu’il y a des Libanais de part et d’autre et de chaque
confession; c’est une question politique entre l’opposition et
le gouvernement. Notre présence mixte dans la rue empêche la
confrontation.
Vers où allons-nous?
Partout et nulle part, car ceux qui tiennent les rênes du pouvoir
sont incapables et irresponsables. Nous allons à la dérive.
C’est l’Etat qui va s’effondrer; que va-t-il se passer?
Je l’ignore. Un grand problème comme celui de la participation
n’a aucun impact sur ceux qui sont au pouvoir et malgré cela
nous gardons notre sang-froid.
En tant que chrétien que pensez-vous de la situation?
Nous sommes au Liban et nous y restons. On cherche à nous
marginaliser depuis quinze ans. Pour cela, les Etats-Unis ont placé
le Liban sous la tutelle syrienne. A présent, les Syriens se sont
retirés et le pouvoir actuel marginalise toujours les chrétiens.
C’est, aussi, la faute des Etats-Unis et de la France qui nous
ont imposé la date des élections sur base d’une loi inique.
Ils protestent contre une loi syrienne qui a prorogé le mandat du
président de la République, alors qu’ils en ont fait l’éloge
et accepté une loi électorale syrienne. La décision d’Assad a
été refusée, mais la décision de Khaddam-Kanaan a été
respectée. Ce qui a marginalisé les chrétiens.
Ne voyez-vous pas que les manifestations de rue sont en quelque
sort un soulèvement contre l’accord de Taëf? Et doit-on
l’amender?
Il y a beaucoup de choses à rectifier dans cet accord mais
maintenant, ce n’est pas la raison immédiate des manifestations
de rue. Pour sûr, il y a dans l’accord de Taëf de nombreuses
situations auxquelles on ne trouve pas de solution ou d’interprétation
constitutionnelle.
Vous le visionnaire, comment voyez-vous l’avenir du Liban?
Nous allons en finir avec la crise au début de la nouvelle année.
Certains disent qu’elle va durer jusqu’aux présidentielles?
Nous avons commencé tôt pour qu’elle ne dure pas jusqu’aux
présidentielles.
Si on y arrive sans élire un nouveau président, que se
passera-t-il. Doit-on craindre un vide politique?
Jamais. On peut toujours combler le vide.
Feu Camille Chamoun disait: après le morcellement de l’Irak
viendra le tour du Liban; qu’en pensez-vous?
Cela a commencé par l’Irak, mais il fallait avoir des
partenaires valables dans les autres pays pour que cela continue.
Or, il semble que la conjoncture libanaise ne permet pas la
poursuite de ce processus.
Il ne va donc pas y avoir de fédération ou un autre système
dans le pays?
Personne n’est contre un nouveau système. Certains sont acquis
à la décentralisation élargie et cette dernière favorisera le
développement équilibré.
Lorsqu’on revendique la participation des chrétiens au pouvoir,
pourquoi certaines factions
chrétiennes craignent-elles l’axe syro-iranien?
C’est une question qui ne m’embarrasse pas et je ne veux pas
faire un procès d’intention en ce sens. Lorsque je pose la
question, j’ai des réponses évasises et personne ne fait le
vrai diagnostic. Notre peuple est libre jusqu’à l’anarchie et
il faut faire la différence entre les deux: avec la liberté vous
êtes libre et responsable; avec l’anarchie, vous êtes libre et
irresponsable. C’est l’individualisme poussé sans avoir une
culture démocratique. Il n’y a donc pas d’engagement avec le
respect des règles démocratiques, c’est pourquoi, il est très
difficile d’accomplir un travail de groupe.
Quand on examine la situation, le Liban et la Palestine ont les mêmes
revendications, sauf que les Etats-Unis ne soutiennent pas les élections
anticipées et la formation d‘un gouvernement d’union
nationale au Liban.
Cela ne m’étonne pas, car les intérêts américains entrent en
jeu. Là-bas, les intérêts favorisent les élections anticipées,
alors ils incitent au maintien du régime en place. C’est la
politique des deux poids deux mesures.
Lorsqu’on vous taxe de pro-syrien, cela vous vexe-t-il?
Pas du tout, car je connais la bassesse de mes critiqueurs, qui
ont toujours été à la solde des Syriens.
On dit que vous avez changé l’équation et nagez à
contre-courant?
L’équation était faite sans les chrétiens. Maintenant, ils
sont présents et on n’a pas atteint la solution pour que l’équilibre
soit atteint; il faut qu’ils recouvrent leur rôle dans le pays.
Notre descente dans la rue est notre bataille pour récupérer le
rôle des chrétiens au niveau du pouvoir, la loi électorale nous
ayant privés de notre droit et de notre participation.
Pourquoi donc toute cette bataille déclenchée entre
l’opposition et le pouvoir? C’est pour la restitution de
quatre portefeuilles aux chrétiens. Ce n’est pas un simple
retour pour occuper des sièges ministériels, mais pour
participer à la décision.
Qu’est-ce qui vous rapproche et vous sépare du Hezbollah?
Il y a entre nous une entente et non une alliance politique en
dehors du pouvoir. Maintenant, c’est un pas en avant, car tout
le monde constate que rien ne marche dans le pays. Il faut donc un
réajustement du Conseil des ministres et nous nous entendons sur
ce plan.
Et avec le P.S.N.S. et Sleiman Frangié?
Il n’y a pas d’entente avec le P.S.N.S. et avec Frangié, il
existe un accord.
Et avec Talal Arslane?
Oui, il y a une entente. Nous avons aussi une entente avec Oussama
Saad, Bizri et le parti communiste.
Comment se passe l’entente avec ces alliés de différents
bords? Elle ne se base pas sur la doctrine du parti ou autre, sans
être en contradiction, nous dégageons un dénominateur commun
qui concerne les partis avec lesquels nous coopérons. Avec l’Eglise,
nous avons appuyé la totalité de ses constantes telles que
proclamées par Bkerké.
Que faire pour prévenir les conflits estudiantins entre les F.L.
et le CPL?
C’est une question d’éducation.
Que reprochez-vous à Walid Joumblatt?
Qu’est-ce qu’on ne peut pas lui reprocher? Sa constance, ses
alliances, son histoire, son passé, son avenir? Qu’a-t-il
offert à ce pays de positif? Quelles ont été ses réformes au
niveau du pouvoir?
Que reprochez-vous à Samir Geagea et Saad Hariri?
Absolument rien; chacun a le droit de faire son choix politique
qu’on doit respecter selon les règles de la démocratie.
Comment qualifiez-vous vos relations avec le patriarche Sfeir?
Nous sommes en parfaite entente et j’ai été le seul à appuyer
totalement la proclamation du conseil des archevêques.
Après avoir passé quinze ans en France, êtes-vous déçu ou
contrarié par la politique de Paris?
Très déçu par le pouvoir, mais non par le peuple français.
Pensez-vous qu’après les présidentielles françaises les
choses changeront?
Je l’espère. La politique adoptée, actuellement par la France,
va à l’encontre de notre politique et nous avons des approches
totalement différentes. La politique française actuelle peut
nous causer du tort, surtout aux chrétiens et par conséquent, au
Liban tout entier.
Dans une interview accordée à Paris-Match, vous avez dit que la
politique française se limitait à une relation entre Chirac et
Hariri.
Lorsque je l’ai dit, cela a fait l’objet de protestations
officielles, mais après la sortie du livre: “Chirac d’Arabie”,
cela va beaucoup plus loin que mes propos. Il faut que les
Libanais le lisent. C’est quelqu’un qui méprise même les chrétiens;
il n’a jamais compris le Liban et il ne l’a vu qu’à travers
Hariri.
Auriez-vous des contacts avec Ségolène Royale et Nicolas Sarkozy?
Le R.P.L. (Rassemblement pour le Liban) s’occupe de ces
relations et des contacts, que ce soit avec Ségolène Royale ou
avec Nicolas Sarkozy.
L’ambassadeur des Etats-Unis vous a dernièrement rendu visite;
quelle a été la teneur de votre entretien?
On se parle et on échange des idées sur la crise et nous ne
sommes pas toujours en parfait accord.
Vous allez visiter l’Arabie saoudite?
Bien sûr, lorsque les circonstances le permettront.
Vous voyez-vous président en 2007?
Laissez-moi avant cela voir le Liban tranquille. Depuis 70, les
crises se succèdent chez nous, les titres existent toujours mais
on n’a pas les postes: l’armée s’est effondrée à un
moment donné; il y avait toujours un commandant en chef mais sans
armée, un ministre de Défense sans défense, un ministre des
Finances sans finances. Dans tous les pays du monde, ces postes
sont une soupape de sûreté en temps de crise. Le ministre saute
et l’institution reste sauf au Liban; l’institution saute et
le ministre reste. J’espère voir l’année prochaine la vraie
démocratie s’établir, le Cabinet sauter et les institutions se
renforcer. Ensuite, on verra qui sera président et Premier
ministre.
Allez-vous présenter un candidat à la partielle du Metn?
Nous n’avons pas encore pensé à cela.
Quelles sont vos relations avec Amine Gemayel?
Il n’y a pas de relations entre nous.
Pourquoi ce comportement à votre égard après l’assassinat de
son fils?
Il faut lui poser la question. En politique, ce n’est pas
quelqu’un en face de moi qui me fait perdre, ce sont les électeurs.
Si vous répondez à leurs espoirs, à leurs idées, ils vous élisent.
Ce n’est donc pas moi qui fait perdre, c’est le comportement
des électeurs. Lorsqu’on comprendra cela, il n’y aura plus
d’inimitiés car ils doivent plaire aux gens au lieu de se faire
la guerre.
Je ne fais pas la guerre à un compétiteur, j’essaie de
convaincre le peuple pour qu’il m’élise.
2007 serait-elle une bonne année pour les Libanais?
Certainement, il n’y a pas de pire que les précédentes.
N’y aura-t-il pas de guerre?
La guerre est finie à jamais.
Votre souhait personnel?
J’ai toujours souhaité revenir de France et pouvoir me promener
dans différents sites que j’aime bien car, je connais tout le
Liban. Malheureusement, je suis privé de ce que j’espérais
pouvoir faire. Actuellement, j’aimerais que le Liban retrouve le
calme et la paix, pour que nous puissions vivre en véritables
citoyens libres.

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