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Les blogs du Diplo
- Lettre de Saint-Jean-d'Acre
Juifs et Arabes, une cohabitation
saccagée
Joseph Algazy

Vendredi 17 octobre 2008 D’ordinaire, la semaine de la fête
juive des Tabernacles (Soukot) constitue un événement dans la
ville mixte – judéo-arabe – de Saint-Jean-d’Acre, dite ici Acco :
pleine à craquer, elle accueille des visiteurs venus de tous les
coins du pays, attirés par la beauté des lieux, les anciennes
murailles de son fort, le dédale des étroites ruelles de la
vieille ville, le souk avec ses boutiques et ses étalages
débordant de poissons, de légumes, de fruits et de friandises
orientales, le petit port de pêche, les églises et les mosquées,
le festival de théâtre annuel, les commerçants charmeurs…
Rien de tel cette année. La ville semble triste et inquiète.
Et pour cause : elle sort de graves troubles
intercommunautaires, qui ont éclaté la nuit de Kippour, le jour
du grand Pardon (8 octobre) et ont duré trois jours. Tout a
commencé lorsque Toufiq el-Jdamal, un citoyen arabe accompagné
de son fils, a décidé, vers minuit, de ramener en voiture à la
maison sa fille, qui se trouvait chez des proches dans le
quartier populaire à l’Est de la ville où vivent Juifs et Arabes
de catégories modestes.
Il faut savoir que, depuis des années, une coutume sinistre
s’est imposée dans le pays : tout véhicule, ambulance comprise,
circulant le jour de Kippour risque d’être attaqué à coups de
pierres. Chauffeur, médecin, infirmier, malade, chacun peut en
être victime. C’est exactement ce qui s’est produit le
8 octobre : une foule excitée a attaqué le chauffeur et son
fils, qui ont échappé au lynchage par miracle - un Juif chargé
de surveiller une maison en construction a caché le père, des
agents de police ont réussi à faire fuir le fils.
L’affaire ne s’est pas arrêtée là. Trois jours durant, des
maisons arabes du quartier ont été saccagées, et leurs habitants
attaqués. Seize familles arabes ont dû fuir : elles ont trouvé
refuge dans un hôtel, dans des monastères de l’ancienne ville et
chez des proches. Certaines de leurs demeures ont été pillées,
et l’une d’elles incendiée. Des voitures ont été détruites. Plus
tard, des femmes et des enfants qui tentaient de repasser chez
eux pour récupérer des vêtements ont été molestés.
A l’annonce de l’attaque de la première nuit, et sur la foi
d’une rumeur parlant (à tort) d’un mort, de jeunes Arabes sont
accourus sur les lieux. Ils se sont livrés à des violences qui
n’ont toutefois pas fait de blessés graves. Certains ont assouvi
leur colère et se sont vengés en fracassant des vitrines de
magasins juifs du centre-ville.
On a reproché aux forces de l’ordre d’avoir laissé faire les
émeutiers au début des troubles. Rien de surprenant : la police
et l’armée ont tendance à ne pas intervenir quand des Arabes
sont attaqués. Courante en Israël même, cette pratique l’est a
fortiori dans les territoires palestiniens occupés lorsque des
colons attaquent des Palestiniens.
Police et médias ont répliqué en accusant Toufiq el-Jdamal
d’avoir mis le feu aux poudres. Ses propos à la séance de la
commission des affaires internes du Parlement, la Knesset, lui
ont pourtant valu la considération des Juifs comme des Arabes.
« Si je suis vraiment la cause des troubles à
Saint-Jean-d’Acre, a-t-il déclaré, je suis prêt, afin de
calmer les esprits, à ce qu’on me coupe la gorge. » Devant
la mobilisation des députés d’extrême droite, la police l’a
arrêté et a monté de toutes pièces un dossier contre lui : elle
avait trouvé un bouc émissaire. Avec lui, elle a raflé aussi
quarante personnes, Juifs et Arabes, suspectes d’avoir participé
aux émeutes.
« Une ligne de démarcation virtuelle »
Plusieurs responsables de la communauté arabe se sont alors
réunis et ont lancé un appel à la population juive de la ville.
Ils ont rappelé que, depuis toujours, les citoyens arabes
respectent les sentiments religieux de leurs compatriotes juifs.
C’est pourquoi ils ont critiqué le chauffeur qui avait conduit
sa voiture au cours de la nuit de Kippour. Ils ont condamné les
jeunes Arabes qui ont causé des dégâts en ville, mais aussi les
attaques contre des habitants arabes innocents, les vexations
qui leur ont été infligées et la destruction de leurs biens.
Dans leur texte, ils se sont toutefois abstenus d’utiliser le
terme « pogrom », employé par certains, afin de ne pas verser
d’huile sur le feu.
Lorsque je suis arrivé à Saint-Jean-d’Acre, le 15 octobre, il
y avait très peu de voyageurs dans le train. A la sortie de la
gare, les chauffeurs de taxi arabes s’inquiétaient de cette
pénurie de clients. Certains criaient : « Soyez les
bienvenus, vous allez apporter avec vous la paix ! » Celui
qui me conduisait au « square du canon », où des jeunes du
mouvement de jeunesse Hashomer Hatzaïr avaient érigé une « tente
de l’amitié » (le Parti communiste, lui aussi, en a monté une),
m’a confié : « Le drame de Kippour a tracé ici une ligne de
démarcation virtuelle, qui sépare désormais les deux parties de
la ville. Si tu vas dans les quartiers de l’Est, tu ne
rencontreras pas un seul Arabe. Et si tu te balades dans la
vieille ville, c’est à peine si tu verras des Juifs. D’habitude,
durant les jours de la fête de Soukot, plein de Juifs visitent
l’ancienne cité. Cette année, nous tous payons cher les troubles
qui ont sévi ici. Et la décision de la mairie d’annuler le
festival annuel de théâtre a aggravé notre situation. Ne
t’étonne pas de rencontrer beaucoup de policiers.
Malheureusement, ceux-ci sont intervenus trop tard. »
Saint-Jean-d’Acre compte 52 000 habitants. C’est une ville
pauvre. A en croire les statistiques officielles, 8 % de la
population active souffre du chômage. Et le revenu moyen par
habitant est inférieur de 16 % à la moyenne nationale (il faut
dire que près de la moitié des salariés atteignent à peine le
salaire minimum). L’extrême droite juive canalise d’une manière
démagogique le mécontentement et la frustration des couches
juives démunies vers la haine et la violence contre les Arabes.
Désormais fréquent, le slogan « Mort aux Arabes ! » a souvent
retenti durant les émeutes de Saint-Jean-d’Acre – même la
télévision s’en est faite l’écho.
La situation des 28 % d’habitants arabes est pire encore, en
particulier pour ceux qui habitent la vieille ville, où
sévissent misère, détresse et insalubrité. Plusieurs familles
vivent (si cela s’appelle vivre) dans des maisons qui menacent
de s’effondrer. Connaissant depuis longtemps les conditions de
vie des habitants de l’ancienne ville, je peux témoigner
qu’elles n’ont cessé d’empirer.
Si les responsables arabes ont tenté de calmer le jeu, cela
n’a pas toujours été le cas du côté juif extrémiste. Les médias
et Internet ont relayé des appels exhortant au boycottage des
commerçants arabes. L’extrême droite, à l’approche des élections
municipales prévues le 11 novembre, a exigé et obtenu du maire,
Shimon Lankri, l’annulation du festival annuel de théâtre.
Plusieurs personnalités juives et arabes ont d’ailleurs condamné
cette décision, et des artistes, refusant de s’y plier, ont
organisé des activités artistiques alternatives.
« Acco, c’est Eretz-Israël dans dix ans »
Les troubles de Saint-Jean-d’Acre ne représentent pas, hélas,
un phénomène isolé. Le risque est grand qu’ils se reproduisent,
ici mais aussi dans d’autres villes mixtes à forte minorité
arabe, comme Jaffa, Lod et Ramleh. Certains ne se cachent pas de
vouloir en provoquer. C’est ainsi que le site d’Arouts 7
(Chaîne 7), l’un des médias les plus virulents de l’extrême
droite juive en Israël, citait le 11 octobre Yossef Stern, le
rabbin de la yeshiva (école religieuse) du quartier Est où les
violences ont éclaté.
« J’ai réuni la yeshiva, racontait-il. Nous sommes
sortis dans les rues. Nous avons fait descendre les gens dans
les rues, bien qu’il se soit agi du jour de Kippour et qu’on
jeûne, car il fallait renforcer le peuple d’Israël et élever son
moral. Acco est un lieu d’épreuve. Acco, c’est Eretz-Israël dans
dix ans. Ce qui se passe à Acco aujourd’hui, c’est ce qui se
passera alors en Israël. Nous sommes le front qui fait honneur à
l’Etat. La coexistence n’est qu’un slogan : Acco est comme
d’autres villes en Israël, il faut sauvegarder son identité
juive. Nous sommes ici pour sauvegarder l’identité juive. Dans
le quartier, des maisons étaient mises en vente. La situation
suivante se présentait : soit des Arabes achetaient ces maisons,
soit des étudiants de la yeshiva les achetaient. Grâce à Dieu,
récemment, trente familles des nôtres sont venues habiter ici.
Aujourd’hui, nous construisons une nouvelle grande yeshiva et
aussi un quartier destiné à des militaires de carrière. »
Le but déclaré de cette yeshiva, créée en 2003, c’est donc
bien de « judaïser » Saint-Jean-d’Acre. Ce faisant, les
extrémistes juifs omettent, de fait, l’histoire de ces quartiers
Est. Jusqu’en 1948, les terres sur lesquelles ces derniers
furent bâtis dans les années 1950 appartenaient à un village
palestinien nommé Al-Manshiyé, appelé aussi Manshiyet-Acca.
Depuis la Nakba de 1948, cette bourgade a disparu et ses
habitants ont trouvé refuge à Saint-Jean-d’Acre, dans certains
villages voisins et, pour beaucoup d’entre eux, au Liban. Les
descendants d’anciennes familles d’Al-Manshiyé possèdent même
des documents prouvant que leurs terres étaient enregistrées au
cadastre. C’est dire si les troubles ont ravivé chez les Arabes
de la ville de douloureux souvenirs d’un passé pas si lointain.
Joseph Algazy est journaliste à Tel-Aviv
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