|
Opinion
Faire la guerre « au
nom » des victimes
Jean-Claude Paye - Tülay Umay

Bruxelles, le lundi 9 mai 2011 La « guerre humanitaire »,
telle que nous la voyons se développer du Kosovo à la Libye,
s’accompagne d’une rhétorique toujours plus sophistiquée selon
laquelle l’OTAN agirait au nom de victimes qui ne peuvent
elles-mêmes agir. Selon les sociologues Jean-Claude Paye et
Tülay Umay, ce discours correspond à une évolution profonde des
mentalités européennes pour qui le culte de la souffrance
l’emporte sur la compréhension de la réalité politique. Il en
résulte une forme de droit, national ou international, qui ne
cherche plus à stopper la spirale de la violence, mais qui au
contraire la nourrit.
La structure impériale ne connaît aucun tiers. La guerre
contre la Libye a reçu un mandat de l’ONU contre lequel, ni la
Chine, ni la Russie n’ont opposé de veto. Aux États-Unis et en
Europe, l’opposition à ce conflit est faible. La guerre
déclenchée par les occidentaux s’est faite au nom de la défense
des victimes, des populations sans défense qui ne pouvaient
qu’être massacrées par Khadafi. L’image de la victime est
unificatrice. Elle est un fétiche destiné à occuper et à
supprimer la place du tiers. Elle réduit les victimes réelles à
l’état d’infans, de personnes qui n’ont pas accès à la
parole. Cette image est sans cesse capturée par le discours du
pouvoir. Celui-ci occupe la place des victimes réelles et entre
ainsi dans le sacré. Le politique et le symbolique sont
confondus. C’est ce qui supprime tout cran d’arrêt à la
violence. Celle-ci devient permanente, fondatrice. La structure
impériale est ainsi déni du politique.
La guerre humanitaire : une guerre contre le
langage
Le discours de nos gouvernants est un élément essentiel pour
comprendre l’intervention militaire en Libye. S’il ne permet pas
de saisir ce qui se passe sur le terrain, ni les enjeux
matériels du conflit, il permet de voir que la « guerre
humanitaire » est aussi une guerre contre le langage. Elle
nous place dans l’image et supprime ainsi toute possibilité
d’opposition. La tribune du 15 avril, de Barak Obama, Nicolas
Sarkozy et de David Cameron, publiée conjointement par The
Times, The International Herald Tribune, Al-Hayat et Le
Figaro , nous communique qu’« Il ne s’agit pas d’évincer
Kadhafi par la force. Mais il est impossible d’imaginer que la
Libye ait un avenir avec Kadhafi » [1].
Cette déclaration met ensemble deux propositions
contradictoires. Il ne s’agirait pas d’une action militaire
contre Kadhafi, mais il est impensable que, suite à cette
intervention, celui-ci reste au pouvoir.
Cette proposition s’inscrit parfaitement dans l’oxymore
construit par la guerre humanitaire : deux termes qui s’excluent
et qui ici sont fusionnés. Cette procédure a pour effet de
renverser le sens de chaque notion. La guerre est la paix et la
paix est la guerre. L’intervention militaire s’identifie à la
paix puisqu’elle est déclenchée au nom de la sauvegarde des
populations. Quant à l’intentionnalité humanitaire, elle exclut
toute négociation et se réalise uniquement par des moyens
militaires.
Le but humanitaire énoncé n’est pas mis en rapport avec les
moyens militaires engagés et leurs conséquences sur les
populations. Le déchiffrage du réel ne pourrait être qu’une
entrave à la réalisation des objectifs de cette guerre : la
protection de populations sans défense Ainsi, les faits ne sont
pas refoulés, mais leur observation est, comme dans l’époché de
la phénoménologie de Husserl [2],
suspendue, afin de laisser la place au regard, au sens donné .
Il s’agit de libérer celui-ci de l’observation des objets, afin
de faire voir l’intériorité de la guerre humanitaire, sa pure
intentionnalité : l’amour de la victime
La voix des victimes
La tribune nous confirme que c’est bien l’appel des victimes
qui serait à la base de l’intervention militaire. Mais, en
déclarant « qu’il est impensable que quelqu’un qui ait voulu
massacrer son propre peuple joue un rôle dans un futur
gouvernement libyen », elle ajoute un élément
supplémentaire, celui de la capacité de nos gouvernants
d’anticiper le cri des populations. Cette anticipation nous
confirme qu’elle ne porte pas sur les victimes concrètes, mais
sur leur image.
Ce n’est pas la matérialité des faits, la répression subie ou
les massacres réalisés, qui permettent de désigner la victime,
mais uniquement le regard pur, libéré de tout objet de
perception, que le pouvoir porte sur les évènements. Les
habitants de l’Émirat de Bahreïn, bien que réprimés violemment
par leurs gouvernants avec l’appui de troupes d’une puissance
étrangère, l’Arabie Saoudite, ne sont pas désignées comme des
victimes. Au contraire, les populations libyennes ne peuvent
qu’être massacrés par Kadhafi, bien qu’aucune preuve n’ait été
avancée, à part les intentions proclamées par le dictateur
lui-même.
La voix des populations pilonnées par Kadhafi est
installation d’une image, d’un signifié originaire qui nous
installe dans la psychose. Elle est création d’un nouveau réel,
libéré de la fonction langagière et qui se saisit de nous. Ici
aussi, la perception des faits doit être mise en parenthèses. La
voix des victimes est le support d’une création ex-nihilo.
Husserl parlerait d’une intuition originaire. Il s’agit de la
procréation d’un nouveau réel, celui de la mise en place d’un
nouvel ordre international, non plus structuré par des
oppositions et des conflits d’intérêts, mais par l’amour envers
les peuples victimes des tyrans.
Une structure psychotique
La voix, portée par l’image de la victime, nous appelle de
l’extérieur, mais ne parle pas. Son action est silencieuse, mais
dit la vérité. Elle se pose en tant que sens, en tant que
signifié originaire. Elle est ce qui se met à la place de ce que
Lacan, travaillant sur la structure psychotique, a désigné comme
le signifiant originaire, le symboliquement réel, la part du
réel qui est directement symbolisée [3].
Le logos, le symboliquement réel, en tant qu’il permet
l’inscription du réel, est possibilité d’un devenir. L’image de
la voix de la victime, quant à elle, annule toute inscription,
toute capacité de symbolisation du réel. Elle supprime la
fonction de la parole et ainsi toute possibilité d’opposition.
Elle nous installe dans un silence traumatique.
La guerre humanitaire, ordonnée par l’image de la victime,
nous introduit ainsi directement dans le sacré. Les massacres,
empêchés par l’intervention militaire, existent grâce à l’image
de la voix des victimes que les dirigeants occidentaux ont
préventivement su entendre. La violence du dictateur, exposée
dans le discours, apparaît sans objet. Elle a, comme René Girard
l’a théorisé, dans La Violence et le sacré [4],
un caractère originaire.
Elle prend aussi la forme de la vengeance, de deux violences
mimétiques, l’une hors la loi, les massacres que Kadhafi ne peut
que réaliser et l’autre, au delà de la loi, fondée sur le sacré,
sur l’amour de la victime. Il n’y a plus de tiers, l’ONU est
annulé. Son autorisation de procéder à la création d’un espace
aérien, afin de protéger les populations, est non seulement
immédiatement violée par l’engagement aux côtés des insurgés,
mais aussi dénié par le discours, par la déclaration
concomitante que Kadhafi doit partir. L’image de la victime nous
place hors langage. Elle renverse ainsi la Loi et supprime tout
cran d’arrêt à la violence.
La « guerre contre le terrorisme »
L’image de la victime n’est pas seulement le paradigme de la
« guerre humanitaire », mais aussi celui de la « guerre
contre le terrorisme » qui fusionne hostilité et acte
criminel. La mise en avant de la victime dans la lutte
antiterroriste s’inscrit dans une mutation globale du droit.
L’ensemble de l’ordre juridique est réorganisé autour de cette
image. La nécessité supposée de venger la victime renverse la
fonction du droit qui était d’établir des gardes fous à la
violence.
Le 11 mars, l’Union européenne et les États membres ont
organisé une journée de commémoration des victimes du
terrorisme. Le « Jour de la victime » s’inscrit dans le
cadre de la lutte antiterroriste, mais aussi, plus globalement,
dans la mutation du droit enregistrée depuis une dizaine
d’années. Les représentants de l’UE ont également fait un lien
direct entre cette commémoration et l’attention de l’Europe vis
à vis des « révolutions » dans les pays arabes [5].
L’écoute particulière des institutions européennes vis à vis des
peuples opprimés permettrait à celles-ci de donner des conseils
de démocratie aux nouveaux gouvernements tunisien ou égyptien et
de faire partager à ces derniers des « valeurs fondatrices »
de l’UE. Les déclarations des institutionnels européens lors du
Jour de la victime nous apprennent que c’est aussi le cri des
victimes qui justifierait l’intervention militaire, sous
direction états-unienne, des États membres en Libye, donnant à
ceux-ci un droit d’ingérence.
Ces « voix » que nous devrions entendre, que ce soit
en Libye, en Irak, en Afghanistan, en côte d’Ivoire, justifient
les interventions par l’aide aux victimes des régimes combattus.
Un renversement de l’ordre juridique
Aujourd’hui, la victime est emblématique du discours étatique
et est particulièrement mobilisée par le processus pénal. Cette
réorganisation du droit est commune à l’ensemble des pays
occidentaux. En Belgique, comme nous l’a déjà montré le petit
Franchimont [6]
en 1998, son invocation a servi de référence aux réformes de la
Justice de ce pays, c’est à dire à l’affaiblissement du juge et
à la concentration des pouvoirs dans les mains de l’exécutif [7].
En ce qui concerne le déchaînement de l’idéologie victimaire, la
France n’est pas en reste. Ainsi, les juges d’application des
peines doivent obligatoirement aviser les victimes des mises en
liberté conditionnelle, aujourd’hui raréfiées au nom d’un
principe de précaution perverti.
Instaurer une primauté de la victime sur la loi opère un
bouleversement du système pénal. Aujourd’hui, de plus en plus de
peines veulent répondre à l’éventuel souci de vengeance de la
victime. Le rôle de la loi est déplacé. Sa fonction première
était d’arrêter la violence. Actuellement, ce frein est remis en
cause. Nous sommes entraînés dans un processus infini de
punition et de victimisation. La victime ne peut non plus faire
son deuil. Elle est un état permanent, une essence qui dénie le
rôle normalement pacificateur du droit. La victime devient
l’inscription iconique attestant de la protection et de l’amour
du pouvoir à notre égard.
La solution juridique qui consiste à satisfaire les désirs
supposés de la victime opère un déplacement de la responsabilité
de l’acte vers la réparation des dommages. Elle procède ainsi à
un renversement d’un système de droit, organisé autour des
droits et devoirs du citoyen vis-à-vis de la communauté, en une
pratique juridique centrée sur l’individu et les valeurs.
Le pouvoir victime du terrorisme
La lutte antiterroriste apporte une dimension supplémentaire.
En dehors de toute analyse de la réalité, c’est la voix de la
victime qui révèlerait la vraie nature des terroristes : des
criminels qui « tuent et causent d’énormes souffrances. »
Ainsi, le cri, l’invocation de la douleur crée une image. Elle
pose l’acte en dehors de tout contexte politique ou social. Un
ensemble d’attentats n’ayant aucun rapport entre eux :
l’effondrement des tours du World Trade Center, les attaques
contre les troupes d’occupation états-uniennes en Irak ou en
Afganisthan, les attentats de Madrid du 11 mars 2004, sont
considérés comme identiques. Tous ces actes résulteraient d’une
violence sans objet, d’une violence pure. La lutte
antiterroriste construit une image qui fait penser à la notion
de violence originaire développée par René Girard dans sa
théorie de la victime émissaire [8],
une violence inexplicable, mais fondatrice de l’organisation
sociale.
De même, la violence terroriste existerait pour elle-même,
elle n’aurait pas de sens. En l’absence de sens, le langage
régresse. Ce qui est dit donne simplement à voir, à entendre. Le
langage devient bruit, cri, signifiant pur. Il est construction
d’une image unificatrice et englobante : la voix de la victime.
Celle-ci opère une fusion entre le spectateur et l’horreur
exhibée. La représentation devient impossible. L’affect se
substitue à l’analyse et à la raison.
Les incriminations punissant le terrorisme opèrent un
deuxième déplacement. Ce n’est plus seulement au nom d’une
quelconque victime que la lutte contre le terrorisme s’organise.
Le pouvoir est non seulement le représentant de la victime, mais
il occupe la place de celle-ci. En effet, ce qui spécifie un
acte comme terroriste, n’est pas tant l’action elle-même que le
fait qu’elle est accomplie avec l’intention de faire pression
sur un gouvernement. L’incrimination du terrorisme permet au
pouvoir de se poser lui-même en tant que victime.
Big Mother
La journée de commémoration du 11 mars s’inscrit dans ce
schéma. L’initiative de l’Union européenne résulterait d’une
responsabilité particulière des États membres à l’égard des
victimes, car « les terroristes attaqueraient la société dans
son ensemble ». Nous serions tous des victimes en puissance.
La fétichisation de la victime réelle réalise une fusion entre
celle-ci, les populations et le pouvoir .
La lutte antiterroriste organiserait la défense de tous
contre cette violence aveugle. Pour ce faire, elle fusionne état
de guerre et lutte contre la criminalité. Elle supprime toute
distinction entre extérieur et intérieur, entre guerre et paix.
L’État remet en cause l’Habeas corpus de ses citoyens et
leur applique des mesures de surveillance, autrefois réservées
aux ennemis du pays. L’état de guerre devient permanent,
illimité contre un ennemi indéfini aux multiples visages qui
peut recouvrir celui de tout un chacun, car les USA peuvent
poursuivre toute personne simplement désignée comme terroriste,
à savoir nommée comme « ennemi combattant illégal » par
le pouvoir exécutif [9].
Déjà victimes, nous pouvons devenir terroristes. La fusion est
donc complète entre la victime, le terroriste et le pouvoir.
Cet ordre politique psychotique, fondé sur l’amour de la
victime, nous intime de nous abandonner et de renoncer à nos
libertés constitutionnelles, afin d’être protégés de l’autre et
de nous mêmes. Cette structure politique maternelle supprime
toute séparation entre l’État et le citoyen. La loi française
LOPPSI 2 [10],
en transformant la vidéo-surveillance en vidéo-protection, opère
une mutation sémantique caractéristique de l’attention que nous
porte Big Mother.
En parlant au nom et en se positionnant comme victime, le
pouvoir entre dans le sacré. Il fusionne ordre politique et
ordre symbolique. Comme l’a déjà exprimé Georges W. Bush, dans
sa guerre du Bien contre le Mal, le pouvoir occupe directement
la place de l’ordre symbolique. Fondant sa légitimité sur
l’icône de la victime, il nous place dans une violence sans fin.
La lutte antiterroriste nous inscrit ainsi dans le tragique, tel
qu’il a été mis en scène par la tragédie grecque. Elle nous
place dans une violence infinie, toujours renouvelée, car il n’y
a plus de principe protecteur de la vie, d’ordre symbolique
articulé au pouvoir politique. La psychanalyse nous apprend que
c’est justement ce phantasme de l’unification à la mère
imaginaire, ici à l’État comme mère symbolique, qui est à la
base de cette violence sans limite, soit disant sans objet, que
la lutte antiterroriste prétend combattre.
[1]
« Kadhafi
doit partir », Tribune de Barack
Obama, David Cameron et Nicolas Sarkozy sur la Libye, 15 avril
2011.
[2]
Mot grec signifiant arrêt, suspension. L’épochè phénoménologique
est « mise entre parenthèses »
du monde extérieur. Il est le recul que prend le sujet pour
découvrir la nature du rapport d’intentionnalité qui lie la
conscience au monde. L’épochè consiste ainsi à mettre entre
parenthèses tout jugement, opinion, croyance, hypothèse... sur
un vécu de conscience quel qu’il soit, ou mieux encore, tout ce
qui ne se donne pas dans l’expérience.
[3]
Alain-Didier Weill, « Le
symboliquement réel n’est pas le réellement symbolique »,
transcription du séminaire du lundi 2 avril 2007, Insistance.
[4]
La Violence et le sacré,
par René Girard, Grasset, Paris 1972.
[5]
« Les voix que l’on devrait entendre », La Libre Belgique, le 11
mars 2011.
[6]
Loi relative à l’amélioration de la procédure pénale au stade de
l’information et de l’instruction.
Le Moniteur belge, le 2 avril 1998.
[7]
Vers un État policier en Belgique,
par Jean-Claude Paye, EPO, Bruxelles 1999.
[8]
Girard, op. cit.
[9]
Military Commissions Act of 2006,
lire : Jean-Claude Paye, « Ennemis
de l’Empire »,
Réseau Voltaire,
le 17 juillet 2008.
[10]
Jean-Claude Paye, « La
LOPPSI 2, un Patriot Act français »,
Réseau Voltaire,
le 2 mars 2011.
Jean-Claude Paye, Sociologue. Derniers
ouvrages publiés :
La Fin de l’État de droit, La Dispute 2004 ;
Global War on Liberty, Telos Press 2007.
Tülay Umay, Sociologue. Née en Anatolie,
elle vit en Belgique. Elle travaille sur les structures sociales
et psychiques de la postmodernité. Comme support concret de
cette recherche, la question du voile dit « islamique » est
objet d’étude privilégié, non comme objet en soi, mais comme
symptôme de notre société
Le sommaire du Réseau Voltaire
Dernières mises à
jour
 |