|
Ibrahim Abdallah
Pour
Georges Abdallah, Contre Georges Bush
Plaidoirie de Jacques Vergès
17 septembre 2007
Souveraineté
de la France concernant sa justice
Prisonnier de l’Etat français, Georges Ibrahim ABDALLAH a déposé
entre les mains d’un tribunal français une demande de liberté
conditionnelle le 6 février 2007. Le State Department n’a pas
mis longtemps à réagir et donner le la de ces débats. Le 9
mars, sous la forme brutale à quoi l’on reconnaît désormais
la signature de sa diplomatie, il fait savoir : « Le
gouvernement des Etats-Unis exprime sa ferme opposition quant à
l’éventualité d’une mise en liberté conditionnelle de
Georges Ibrahim ABDALLAH pouvant résulter de la procédure à
venir devant le Tribunal de Grande Instance de Paris ».
Les
autorités américaines oubliaient ce faisant que la sanction pénale
et la privation de liberté relèvent des prérogatives des seuls
Etats responsables et pas de leurs voisins ou alliés. Certes,
rien n’interdit formellement un Etat étranger à souhaiter la sévérité
de la justice d’un autre pays, si le Dieu vengeur dont il se réclame
l’exige. Rien, excepté le savoir-vivre, les bonnes manières
internationales, les vieux usages diplomatiques, dont on semble à
Washington ignorer jusqu’à l’existence.
Mais
après tout, la vulgarité n’est soumise qu’au seul tribunal
du mauvais goût. Le gouvernement américain y a sa place réservée.
Pour autant, rien ne l’autorise, et ce n’est plus ici une
question de civilité, à notifier à la justice française, sur
un ton impérieux « sa ferme opposition » à une
mesure de liberté éventuelle qu’elle pourrait prononcer.
Il
y a dans cette prétention des autorités américaines une ingérence
inacceptable et un outrage à la justice française. Est-il besoin
de le rappeler, ce n’est pas à un Etat étranger, se crût-il
le maître du monde, de régenter la justice française ou
d’exprimer sa ferme opposition à une décision souveraine
qu’elle pourrait rendre en tapant du poing sur le bureau des
juges.
Nous
demandons que cette pièce obscène soit retirée du dossier.
On
regrettera donc que 15 jours plus tard, la DST, dans un rapport
scandaleux, ait cru devoir se faire le relais des exigences du
State Department.
Extrait :
« Enfin, il est certain que la libération de Georges
Ibrahim ABDALLAH, responsable de la mort de plusieurs personnes en
France, dont des diplomates américains et israéliens, soulèvera
de vives protestations de la part des parties civiles et des
autorités de ces pays ». Là où nous vous demandons un
acte de justice, le directeur de la DST vous demande un geste
politique en faveur des autorités américaines.
Les
autorités américaines n’ont pas besoin que les services français
leur tiennent la main. Elles l’ont bien assez longue comme ça.
D’autant qu’elles n’en sont pas, en ce qui concerne G.I.
ABDALLAH, à leur coup d’essai. Déjà, William CASEY, alors
patron de la CIA, était venu en France, avec l’arrogance que
semble conférer ce type de fonction, exercer, en prévision des
Assises, une pression sur le gouvernement français, en la
personne de Monsieur Robert PANDRAUD, ministre de la Sécurité.
Messieurs
de MERITENS et VILLENEUVE rapportent ainsi leur entrevue dans un
livre intitulé Les Masques du terrorisme. Au cours du repas
offert par Monsieur PANDRAUD : « William menace Robert
de sa fourchette. Le message est clair : si ABDALLAH n’est
pas condamné à perpétuité, les Etats-Unis considèreront que
la France n’a pas respecté la plus élémentaire justice,
qu’elle a manqué à ses devoirs envers eux, et ce sera la
rupture diplomatique. Rien de moins. Scandale international, honte
et crachat sur Paris, etc. Robert PANDRAUD déglutit la menace en
même tant que sa bouchée. Il avale tout cela lentement, en
silence. CASEY y est allé fort… C’est inacceptable… Mais réagir
avec hauteur équivaudrait à entériner le principe du
chantage…
« En quelques secondes la réplique va jaillir, typique du
personnage, pince-sans-rire.
« — J’ai beaucoup mieux à vous proposer, dit froidement
PANDRAUD. On libère ABDALLAH. Si vous voulez, on discute de la
date. On l’envoie au Moyen-Orient, et puis on vous donne ses
coordonnées. Vous, Etats-Unis, grande puissance, avec vos réseaux
de cette région, ce ne sera pas difficile, vous le liquidez, et
on n’en parle plus.
« — CASEY en reste médusé. Le chantage aux relations
diplomatiques apparaît, dans sa nudité, dans son ridicule absolu ».
Dois-je
enfin rappeler qu’au cours du procès de Georges Ibrahim
ABDALLAH, l’avocat du gouvernement américain ayant
audacieusement comparé la justice de la France aux sections spéciales
de Vichy, au cas où la décision ne serait pas expressément
conforme à la volonté du State Department, l’avocat général
Monsieur Pierre BAECHLIN avait cru devoir lui répondre en ces
termes bien choisis :
— Vous êtes ici la voix de l’Amérique. il n’appartient pas
à la partie civile de s’ingérer dans les affaires de la
France. Vous n’êtes en rien habilité à donner des leçons de
comportement aux Français.
Le
Liban traité comme la France en protectorat US
Apparemment, il importe assez peu à la partie civile que
le gouvernement libanais ait fait savoir qu’il était disposé
à accueillir G.I. ABDALLAH et à lui faire délivrer un
sauf-conduit pour rejoindre son pays. Cela est nul et non avenu
aux yeux du State Department ; le gouvernement libanais est
pareil au gouvernement français : c’est un mineur qu’il
faut guider et à qui on doit apprendre le B.A.BA de la doctrine
américaine dans la région. Le retour de G.I. ABDALLAH déstabiliserait
le Liban. Au contraire de la présence américaine qui, comme
chacun sait, a très largement contribué à la pacifier.
Forts
de leurs innombrables échecs en politique étrangère, les Américains
se croient autorisés à administrer aux Français leurs précieuses
lumières géopolitiques, qui font l’admiration du monde entier,
assorties de l’une des idées fixes du racisme américain :
l’atavisme biologique. Georges Ibrahim ABDALLAH était donc il
l’est encore.
State Department, 9 mars 2007 : « Le contexte politique et sécuritaire
du Liban joue un rôle important. Monsieur ABDALLAH était un
personnage clé d’une organisation terroriste basée au Liban et
bénéficiant du soutien de la Syrie, désireuse de commettre des
assassinats politiques contre des officiels européens et américains.
Avec les assassinats récents de Pierre GEMAYEL et de bien
d’autres figures politiques qui croyaient en un Liban libre et débarrassé
de toute domination syrienne, il est tout à fait possible qu’un
ABDALLAH sans remords s’engage une nouvelle fois dans des
activités terroristes pour défendre sa cause ».
Le
26 mars 2007, en bout de chaîne, la DST vient faire écho à la
position du gouvernement américain, sans jamais se départir du
ton oraculaire qu’il affecte : « Dans un contexte
politique déjà très tendu, une telle libération serait un élément
déstabilisateur supplémentaire sur la scène libanaise. »
Retirez
le conditionnel à leurs supputations, leurs « si »,
leurs « peut-être », l’épouvantail terroriste se
volatilise. C’est un fantôme. Probablement doit-on aussi
lyncher les fantômes dans les mauvais westerns.
Soutenir
que Monsieur Abdallah n’a aucune raison d’être de nouveau mêlé
à une action violente, au motif que son pays ne serait plus occupé,
reviendrait à oublier qu’il fut l’un des dirigeants des FARL
et que celles-ci ont toujours été considérées comme sous obédience
syrienne. Or, ce qui se joue actuellement au Liban, c’est bien
la possibilité pour cet Etat souverain d’échapper réellement
et complètement à la tutelle
Ainsi
donc, les autorités de Beyrouth, Etat souverain, seraient moins
informées de la situation dans leur pays que l’avocat de l’Amérique.
L’expiation,
le remord, et l’autocritique
La partie civile en France, son nom l’indique, n’est pas là
pour se prononcer sur la peine. Charge à elle de représenter un
intérêt civil, qui peut prendre la forme d’un dédommagement.
En un mot, il lui appartient de toucher le prix de la douleur. Il
ne lui est pas interdit de tenter de faire la preuve de la
culpabilité de l’accusé puisque c’est sur cette culpabilité
que se fonde sa demande, mais elle n’a pas vocation à réclamer
une peine. Cela revient au représentant de la société : le
procureur.
Cette
nécessaire division du travail judiciaire, la veuve d’une
victime attribuée à G.I. ABDALLAH, Mme RAY ne la comprend pas,
elle est Américaine. Dans une lettre au tribunal en date du 3
mars 2007, elle écrit: « Please remember all of us who have
reason to wish that he spend more time in prison ». G.I.
ABDALLAH doit rester « more time in prison » parce que
la partie civile le souhaite si fort qu’elle se croit en droit
de l’exiger. Pareille demande s’apparente fort à de
l’autosuggestion. Elle est peut-être cliniquement valable, mais
juridiquement irrecevable.
M.
HOMME, qui fut blessé, concède quant à lui que le stress
post-traumatique est passé, même s’il « a duré
longtemps », cependant « la perspective que Monsieur
ABDALLAH puisse être prochainement libéré de sa prison française
a ranimé à juste titre ces craintes, cette anxiété et ce
stress. »
En
somme, monsieur ABDALLAH ne doit surtout pas quitter « sa
prison française » parce qu’autrement rien ne garantirait
à M. HOMME qu’il ne serait plus à l’abri d’un nouvel accès
au stress. M. HOMME confond deux ordres, qui peuvent certes se
croiser mais pas se recouper : le psychiatrique et le
judiciaire, le temps du deuil et le temps de la condamnation. La
psychiatrie nous apprend que pour guérir de l’un, on gagne
beaucoup à le séparer de l’autre.
Occasion
nous est donnée de rappeler à l’un comme à l’autre, ainsi
qu’au tribunal sollicité par des demandes exorbitantes,
outrepassant très largement les attributions de la partie civile,
les propos du porte-parole de l’U.S.M. : « La Justice
n’est pas là pour aider les gens à faire leur deuil ».
Qu’ils soient ou non Américains importe peu en l’affaire,
n’en déplaise à l’avocat de l’Amérique !
Il
n’est pas non plus inutile de rappeler sur ce point ce qu’a
dit la porte-parole du S.M. :
« Bien sûr que la Justice doit entendre ses victimes…
mais est-ce son rôle de réparer leur traumatisme ? »
L’ancien
garde des Sceaux, Robert BADINTER, ne dit pas autre chose quand il
exhorte les justiciables à « ne pas confondre justice et thérapie ».
Madame
Vve RAY, en bonne américaine, parle d’expiation, mais pas pour
les crimes de ses compatriotes, comprenons-nous.
Qu’elle
sache pour sa gouverne que Monsieur Georges Ibrahim ABDALLAH
s’est livré à une autocritique. L’autocritique est une démarche
qui n’est pas rare chez les communistes. Elle est dans son cas
effective, étayée par des éléments probants et n’a pas de
mal à être plus convaincante que le repentir sans effet dont les
évangélistes américains semblent être devenus les champions.
Insinuations
La partie américaine comprend bien qu’un ordre tombé trop
brutalement d’en haut ne peut que blesser ceux qui, en
France, seraient tout à fait disposés à lui obéir, mais sous
condition que les formes soient respectées. Il lui faut habiller
ses demandes d’insinuations, construites à partir
d’extrapolations noyées sous des sous-entendus et des arrières-pensées.
La mauvaise foi finira peut-être par éclater au grand jour, mais
le mal aura bien et bien été fait. C’est « l’air de la
calomnie » qu’on va jouer, mais avec des instruments si
grossiers qu’on en éprouve quelque honte à évoquer les noms
de Beaumarchais et de Rossini.
Décomposons
les différentes phases du « message » :
1.
En prison, Georges Ibrahim ABDALLAH serait en rapport avec
« des détenus d’extrême gauche et des éléments
radicaux maghrébins ».
Que
ne l’a-t-on dit plus tôt à l’Administration pénitentiaire ?
C’est elle en effet qui a regroupé ces prisonniers dans un même
quartier. Soit elle est fautive, auquel cas il faut s’adresser
directement à elle. Soit, plus vraisemblablement,
l’administration estime qu’il n’y a là rien de condamnable.
Dans ces conditions, on ne saurait reprocher à Georges Ibrahim
ABDALLAH de parler à la promenade avec les codétenus.
L’argument est stupide et médiocre. Il faudrait d’ailleurs
savoir à la fin où la partie civile veut en venir. Si elle
considère que G.I. ABDALLAH est dangereux en prison par ses
mauvaises fréquentations, on ne peut que l’inviter à réexaminer
sous un jour plus favorable la demande de liberté qu’il a déposée.
2.
L’expert français, commis par un juge français, estime que
Georges Ibrahim ABDALLAH est apte à se réinsérer dans la vie
civile au Liban.
Comme
de bien entendu, les Américains contestent l’expertise. On en
attendait pas moins d’eux. Tant qu’à faire, autant recourir
à des experts américains. Le State Department ne devrait pas être
en peine de fournir au tribunal quelques bonnes adresses.
« L’évolution
possible de Monsieur ABDALLAH, qu’a cru pouvoir déceler un
expert psychiatre à l’occasion d’une précédente demande,
est donc complètement illusoire. Monsieur ABDALLAH est trop
intelligent pour n’avoir pas tenu à cet éminent expert le
discours lénifiant que ce dernier souhaitait entendre, mais en
continuant à n’exprimer ni désaveu, de son action passée, ni
engagement pour l’avenir. »
Si
G.I. ABDALLAH est trop intelligent, doit-on conclure que
l’expert désigné, tout éminent soit-il, est par trop bête.
Dans ce cas, pourquoi n’avoir pas demandé une contre-expertise ?
Ne serait-ce pas plutôt, une fois pour toutes, les Américains
qui seraient de mauvaise foi ?
3.
Les Américains font le reproche à Georges Ibrahim ABDALLAH de ne
pas verser d’argent aux parties civiles, sachant très bien
qu’il n’est pas en mesure de le faire, puisqu’il se
trouve être là où ils veulent le maintenir à tout prix.
A
quoi ils rétorquent : « Il aurait pu travailler ».
Mais le travail en prison n’est pas soumis au Code du travail,
c’est du travail au noir. Le refus de Georges Ibrahim ABDALLAH
de travailler au noir pour des négriers est moral.
Les
Américains doivent entrevoir les limites de leur argumentation
puisqu’ils se rabattent sur une autre piste, mais d’une si
grande imprécision qu’elle conduit nulle part : « tout
permet de croire que Monsieur Abdallah dispose au Liban d’un
certain patrimoine familial ».
Comme
on ne dit pas en quoi consiste ce grand « tout » vague
et confus, tout ou rien c’est du pareil au même. Si la réalité
du patrimoine de G.I. ABDALLAH est établie, pourquoi ne pas
engager au Liban une procédure de saisie ? Dans le cas
contraire, nous sommes fondés à penser que cet argument repose
lui aussi sur une insinuation. Dans l’insinuation, on sait que
l’énoncé est partiel et équivoque, l’accusation qu’il
contient étant en elle-même sujette à caution. On a là un
parfait condensé des arguments avancés par la partie civile.
Car
derrière ces arguments et ces approximations douteuses, on ne
voit qu’une seule chose, la volonté américaine, tour à tour
cauteleuse et menaçante, de toutes les façons illégitime, de
faire maintenir coûte que coûte G.I. ABDALLAH en prison, l’empêchant
ainsi d’exercer sa profession et de payer ce à quoi il a été
condamné, pour pouvoir ensuite le lui reprocher, le condamnant
ainsi à la prison perpétuelle pour dettes. Cette prison pour
dettes disparue de notre droit mais que le State Department
voudrait nous voir rétablir.
Le
recours au mensonge
On a pu apprécier les nuances de l’argumentation de la partie
civile. On peut la décrire, pour rester dans le registre
d’agression continuelle cher à la rhétorique punitive des Américains,
comme celle d’un fusil à deux coups. L’arme des maladroits.
On a ainsi le droit de rater une fois sa cible.
Premier
coup : l’insinuation.
Contester la crédibilité d’un expert français nommé par un
juge français sans réclamer une contre-expertise, alléguer que
le prisonnier a sans doute un patrimoine mais sans en préciser la
nature, reprocher au prisonnier la compagnie de codétenus qu’on
lui donne, sont autant d’arguments gratuits, arbitraires et
sinistrement fantaisistes, qui ne peuvent raisonnablement pas
emporter la conviction.
D’où
le recours aux mensonges par les Américains. C’est le second
coup de fusil. Le chasseur et les rabatteurs font le pari que
« plus le mensonge est gros, plus les gens y croient ».
Un
mensonge répugnant.
Georges Ibrahim ABDALLAH serait impliqué dans les attentats qui
ont dévasté Paris en 1986 :
« Pour souligner l’importance de Monsieur Georges Ibrahim
ABDALLAH dans la toile qui relie entre eux les différents réseaux
terroristes, il suffit de rappeler que ceux qui perpétrèrent
l’horrible attentat de la rue de Rennes à Paris le 17 septembre
1986 exigeaient sa libération. »
Mensonge
d’autant plus infâme que les enquêtes du pôle antiterroriste
du parquet de Paris ont démontré depuis que ni ABDALLAH, ni ses
proches n’étaient impliqués dans ces attentats.
M.
MARSAUD du pôle antiterroriste écrit dans un livre de souvenirs
titré Avant de tout oublier :
« ABDALLAH
fut en partie condamné pour ce qu’il n’avait pas fait car,
peu de temps après, nous allions partir sur une bonne piste et
identifier les véritables responsables des attentats de 1986.
« L’établissement
de la responsabilité de Fouad SALEH dans les attentats de 1986
faisait d’un coup retomber la pression, et, par ricochet,
remettait Georges Ibrahim ABDALLAH à sa véritable place.
« Quelques
heures après l’attentat de la rue de Rennes pourtant, la piste
des frères ABDALLAH avait été retenue et de nombreux témoins
avaient identifié sur les photos les frères de Georges Ibrahim.
Nous avons eu assez rapidement l’explication de cette méprise :
l’un des poseurs de bombe, qui avait notamment agi rue de
Rennes, un nommé Habib HAIDAR, ressemblait quasiment trait pour
trait à Emile ABDALLAH ».
Cela,
les Américains le savent mais ils font semblant de l’ignorer
pour accabler Georges Ibrahim ABDALLAH.
Procédé
répugnant !
Un
mensonge manifeste.
Georges Ibrahim ABDALLAH serait devenu musulman. C’est la DST,
dont décidément il va falloir songer à transférer les services
outre-atlantique, qui l’affirme, sans apporter la moindre
preuve, et pour cause.
Toujours
en verve, elle se risque à avancer une hypothèse qui ne
passerait pas à l’épreuve d’un détecteur de mensonges :
« Ces relations avec la population carcérale d’origine
maghrébine et/ou l’évolution et l’islamisation du combat
anti-impérialiste et anti-sioniste sont probablement les raisons
qui ont poussé le détenu, ancien chrétien marxiste, à se
convertir à l’islam. »
On
appréciera à sa juste valeur le « et/ou », censé
introduire un semblant de pondération scientifique.
Si
on n’avait pas déjà trop souvent ressenti dans ce dossier l’américano-centrisme
effarant de la DST, on aurait de quoi être surpris de constater
qu’un service de la police française en vienne à se mêler des
opinions religieuses des gens et à fonder ses analyses sur les
mensonges du State Department. Nous avons déjà accusé la DST de
mensonge. Elle n’a pas tenté de se justifier en avançant des
éléments à l’appui de ses affirmations.
On
a peine à lui rappeler qu’à la différence des Etats-Unis, la
France n’est pas une République confessionnelle,
fondamentaliste ou créationniste, mais laïque.
A
vrai dire, on n’est surpris qu’à moitié, tant est grande la
tentation en Occident d’assimiler tout musulman à un criminel.
L’imputation de terrorisme faite à l’islam est insultante.
Elle est malheureusement courante. C’est cela que le rapport de
la DST suggère, dans un racisme qui ne prend même plus la peine
de se voiler. Par là, preuve serait faite de la « dangerosité »
nouvelle de Georges Ibrahim ABDALLAH, mais prétendre qu’un
communiste puisse renoncer à la religion de sa communauté pour
en adopter une autre, ne peut convaincre que des gens que la
soumission à la volonté américaine aveugle.
Que
le gouvernement libanais, pourtant ami d’un Occident travaillé
de toutes parts par des phobies racistes, en croisade récurrente
contre l’Orient, continue du reste à considérer Georges
Ibrahim ABDALLAH comme chrétien maronite, ne change rien à
l’affaire. Le gouvernement libanais étant depuis le début
considéré par la partie civile comme quantité négligeable et
figurant de troisième ordre.
Georges
Ibrahim Abdallah a droit à la liberté conditionnelle
Le 19 novembre 2003, la juridiction régionale de libération
conditionnelle de la Cour d’Appel de Pau rendait la décision
suivante concernant la demande de liberté conditionnelle déposée
par Georges Ibrahim ABDALLAH :
«
Attendu que Mr Georges, Ibrahim ABDALLAH a toujours montré durant
son incarcération un excellent comportement notamment avec le
personnel pénitentiaire, intervenant même, à une occasion pour
protéger l’intégrité physique d’un surveillant menacé ;
Attendu
qu’aux termes de l’expertise psychiatrique, acceptée par le
condamné qui dans un premier temps s’y était refusé par
principe, il apparaît que Mr Georges, Ibrahim ABDALLAH ne présente
aucune pathologie mentale ni d’organisation perverse de sa
personnalité ;
Attendu
que cette expertise a mis en exergue une évolution des
convictions de Mr Georges, Ibrahim ABDALLAH liée à sa maturation
et à son analyse actuelle de la situation de son pays qui exclut
« en tant qu’adulte tout comportement armé » ;
Attendu,
en outre que Mr Georges, Ibrahim ABDALLAH qui, du fait de son
incarcération mais aussi de son refus de principe, n’a indemnisé
que de façon dérisoire par le biais du prélèvement obligatoire
les parties civiles, admet actuellement devoir procéder à cette
indemnisation et s’est engagé, à l’audience, à ne rien
faire pour s’y opposer ;
Attendu
que Mr Georges, Ibrahim ABDALLAH présente un projet cohérent
comportant des garanties d’hébergement et un emploi
d’enseignant dans son pays, le Liban, revenu à une situation
politique stable ;
Attendu
qu’il résulte de ce qui précède que nonobstant tout reniement
par Mr Georges, Ibrahim ABDALLAH de ses convictions politiques,
son comportement en détention mais surtout l’évolution de sa
personnalité et son désir de retrouver la paix civile
manifestent les efforts sérieux de réinsertion sociale requis
par l’article 729 du Code de Procédure Pénale et excluent le
risque d’une récidive ;
Qu’il
y a donc lieu d’octroyer à Mr Georges, Ibrahim ABDALLAH le bénéfice
de la libération conditionnelle sous réserves de mise à exécution
de la décision d’interdiction du territoire français prononcée
à son encontre par le Tribunal correctionnel de Lyon le 17
juillet 1986. »
Par
rapport à la situation décrite par les magistrats de la Cour
d’Appel de Pau, le seul changement intervenu depuis est la
baisse de l’influence syrienne au Liban, cette influence qui
irrite si fort la partie prétendument civile, et le gouvernement
libanais estime que l’arrivée au Liban de Georges Ibrahim
ABDALLAH ne peut y troubler l’ordre public.
Sur
appel du Parquet, la juridiction nationale de la libération
conditionnelle a infirmé cette décision le 16 janvier 2004. La
juridiction nationale s’est alignée sur les arguments du
parquet qui reprochait aux juges de la juridiction régionale de
n’avoir « voulu tenir aucun compte de l’impact
susceptible d’être provoqué en France, aux Etats-Unis et en
Israël par la libération de ce condamné et ce alors même que
la situation au Proche-Orient est particulièrement tendue ».
On
ne peut prétendre, sans les outrager, que les juges de Pau en
possession de l’arrêt de la Cour d’Assises condamnant Georges
Ibrahim Abdallah aient ignoré l’impact de ce procès.
Par
ailleurs, le Parquet de la juridiction nationale évoque Israël
alors que ni les parents de M. BARSIMENTOV dont la responsabilité
de la mort incomberait à Georges Ibrahim ABDALLAH, ni l’Etat
d’Israël n’étaient partie civile au procès, la famille désirant
l’oubli.
Ne
reste que le diktat américain mais comme il est dur à faire
passer, le procureur le faisait suivre d’un raisonnement per
absurdum, qui relèverait tout droit des tribunaux comiques si, en
l’espèce, la liberté d’un homme n’était pas en jeu :
« Il
convient enfin de noter qu’au moment de la tenue du débat
contradictoire le 05 novembre 2003, les autorités libanaises
n’avaient pu faire connaître leur avis favorable à un retour
au Liban de Georges Ibrahim ABDALLAH.
« Cet
accord par courrier n’a été reçu au cabinet du juge
d’application des peines de Tarbes que le 13 novembre 2003 et
n’a donc pas été soumis à un débat contradictoire ».
En
d’autres termes, un argument nouveau en faveur de la liberté de
Georges Ibrahim ABDALLAH, à savoir l’avis favorable des autorités
libanaises étant arrivé trop tard, il convient d’annuler la décision
favorable déjà rendue et que l’élément nouveau ne pouvait
que conforter.
A
trop écouter l’oncle Sam l’on devient décidément sourd à
la raison.
C’est
de cet insupportable protectorat américain que nous vous
demandons de libérer la justice française en rendant à Georges
Ibrahim ABDALLAH la liberté à laquelle les textes français lui
donnent droit.
Amalgames
et anachronismes
Le harcèlement judiciaire des Américains contre Georges Ibrahim
ABDALLAH ne s’explique pas si l’on s’en tient aux seuls éléments
que contient son dossier.
Vingt-cinq
ans se sont écoulés depuis le commencement de cette affaire. Un
quart de siècle, une génération, un changement d’époque, et
même à certains égards un changement de cycle historique.
C’est
donc ailleurs qu’il faut chercher les raisons cachées d’un
acharnement qui, en toute objectivité, n’a plus lieu d’être.
En réalité, il apparaît rapidement que G.I. ABDALLAH n’est
qu’un prétexte. A travers lui, on veut faire un exemple pour
des faits et des événements qui se sont déroulés longtemps après
son incarcération, dans un contexte radicalement différent et
avec d’autres acteurs.
Quoique
derrière les barreaux et à vingt-cinq ans de distance, G.I.
ABDALLAH court le risque de devenir une nouvelle victime collatérale
de la guerre menée par l’administration américaine contre l’« islam
radical ». L’accusation grossière de sa conversion à
l’islam ne se comprend que sous cet angle-là. Elle montre bien
la contamination du dossier par des éléments qui lui sont extérieurs
et postérieurs. Il n’y a eu en effet aucune dimension
religieuse notable dans le procès de G.I. ABDALLAH.
Les
pressions américaines ne sont donc pas seulement injustifiables
au regard de l’indépendance de la France et de sa justice,
elles comportent encore une erreur volontaire de perspective qui
repose sur une fausse symétrie et des confusions en tout genre.
C’est l’Amérique d’après le 11 septembre qui parle ici, rétroactivement,
par la voix de son avocat.
Il
ne sert à rien de dire seulement que l’ingérence américaine
est indue. Elle est encore, indépendamment de cela, anachronique.
Aucune assertion ne la motive directement, sauf à supposer la
concordance du passé et du présent. Car c’est uniquement à la
lumière du 11 septembre que cette ingérence prend tout son sens.
En
apparence seulement, on poursuit G.I. ABDALLAH pour des faits
remontant à 1982 ; en réalité, il tombe sous le coup de la
rigueur d’un monde qui croit dur comme fer au choc des
civilisations. Ce n’est donc pas qu’on se refuse à refermer
le dossier, même si par principe et par aveuglement on s’y
refuse, c’est principalement qu’on espère le voir incorporer
à d’autres affaires, toutes celles ouvertes après le 11
septembre.
La
chute du Mur de Berlin a définitivement scellé le sort d’un
monde, celle des Tours jumelles en a inauguré un autre, sans
comparaison avec le précédent. Les faits reprochés à Georges
Ibrahim ABDALLAH ne sauraient donc se confondre avec ceux reprochés
à la nébuleuse Al-Qaida ou aux nouvelles formes de terrorisme
qui émaillent les divers conflits en cours au Moyen-Orient.
Aussi
absurde que cela puisse paraître, c’est pourtant la seule
raison, en l’absence de toute autre, que l’on peut avancer une
forme d’explication à l’intransigeance des Américains et aux
exigences de la partie civile.
Le
gouvernement américain n’a pas à s’instituer juge de G.I.
ABDALLAH pas plus que ce dernier n’a à faire les frais de sa
politique internationale. D’une part, Français et Américains pécheraient,
les uns par déni de souveraineté, les autres par abus de privilège
extraterritorial, en prêtant voix à des exigences excédant les
droits formels de la partie civile ; d’autre part, on élargirait
sans fin et surtout sans raison la notion de responsabilité
collective en confondant les Arabes et les musulmans, les
musulmans et les terroristes, ou en mélangeant hier et
aujourd’hui, ici et là-bas.
C’est
de Georges Ibrahim ABDALLAH dont il est question ici, pas des
enjeux de la politique étrangère américaine ; pour des
faits qui datent de 1982, et non de l’après 11 septembre 2001.
Il
est urgent de tirer un trait sur les années de plomb
En Europe, les pays qui ont connu le même type de terrorisme que
la France, ont su tirer un trait sur les années de plomb.
Exemple
l’Allemagne :
Condamnée
à la prison à vie pour neuf assassinats, Brigitte MOHNHAUPT, 57
ans, dirigeante de la « deuxième génération » du
groupe terroriste d’extrême gauche allemand Fraction Armée
Rouge (RAF), a été remise en liberté le 25 mars de cette année.
Après 24 ans de détention, un tribunal de Stuttgart (Sud-Ouest)
a jugé que Brigitte MOHNHAUPT « ne présentait plus de
dangerosité ». Celle que la presse allemande avait appelée
« la femme la plus dangereuse d’Allemagne » avait
dirigé la RAF, en 1977, lors de l’enlèvement et du meurtre du
patron des patrons allemands, Hans-Martin SCHLEYER. Quelques mois
auparavant, elle avait préparé l’assassinat du procureur général
fédéral Siegfried BUBACK, et avait elle-même tué par balles le
banquier Jürgen PONTO. Elle n’a jamais publiquement regretté
ses actes.
Mohammed
Ali HAMMADI, condamné à la prison à vie il y a plus de seize
ans pour le détournement d’un avion de la TWA et le meurtre
d’un marine américain a été libéré en décembre de l’année
dernière.
Un
réexamen de la peine est habituel en cas de réclusion à perpétuité.
Fédéralisme oblige, la décision relève exclusivement du
parquet de Francfort, souligne le ministère de la Justice.
HAMMADI
est à l’origine d’une des prises d’otages les plus
retentissantes des années 80. Le 14 juin 1985, un boeing 727 de
la TWA, qui relie Athènes à Rome, est détourné par HAMMADI et
un autre libanais sur Beyrouth. Les pirates, qui détiennent 143
passagers et 8 membres de l’équipage, exigent la libération de
« tous les Arabes détenus dans les prisons israéliennes ».
Les otages, parmi lesquels le chanteur Demis ROUSSOS, seront libérés
au compte-gouttes au gré des pérégrinations de l’avion, qui
se pose à Alger avant de repartir sur Beyrouth, puis de revenir
à Alger avant un ultime atterrissage dans la capitale libanaise.
Les derniers otages, dont beaucoup d’Américains, ne seront libérés
que le 30 juin. Mais l’un d’eux est tué, un plongeur de l’US
Navy, Robert STETHEM.
L’affaire
rebondit deux ans plus tard quand, lors d’un banal contrôle,
HAMMADI est arrêté à l’aéroport de Francfort, en possession
de matériel servant à la fabrication d’explosifs. Les
Etats-Unis exigent alors l’extradition de HAMMADI, mais la RFA
refuse et décide, en juin 1987, de le juger sur son territoire.
HAMMADI
sera jugé devant une cour des mineurs de Francfort car à l’époque
des faits, on ignore son âge. Il passe aux aveux durant son procès,
reconnaît son implication dans le détournement du vol du TWA
mais nie en revanche avoir tué le marine. Il est condamné à
perpétuité.
Sa
libération a suscité la colère de Washington. Le département
d’Etat s’est déclaré « très déçu » par la décision
allemande. Mais cette colère n’a pas fait reculer la justice
allemande.
En
France même :
Philippe
BIDART, chef historique du mouvement indépendantiste Iparretarak,
condamné deux fois à la réclusion criminelle à perpétuité
pour le meurtre de 3 policiers, a bénéficié de la libération
conditionnelle le 14 février dernier.
Toutes
ces affaires démontrent clairement que la seule chose qui
pourrait venir faire entrave à une libération de Georges Ibrahim
ABDALLAH tient dans le veto intolérable des Américains. En
guerre contre tous, au nom d’une civilisation qui leur fait tant
défaut, ils se trouvent en complet décalage avec le climat de
« résilience », pour reprendre le mot du psychiatre
Boris CYRULNIK, qui règne désormais dans la « vieille
Europe », seule manière pour elle de tirer un trait sur
« les années de plomb ».
Le
temps des procureurs est passé, c’est maintenant au tour des
historiens de parler.
C’est
pourquoi nous demandons à la justice française de suivre
l’exemple de la justice allemande, et de signifier à nos
condescendants amis américains que la France n’est pas une
fille soumise, en un mot une putain.
Plaidoirie
prononcée devant la justice française
à Lannemezan, le 17 septembre 2007
 |