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Hommage
Hommage à un martyr
Empalé le 17 juin 1800 par l'occupant français
I.A.

Sulaïmân al-Halabi
Lundi 15 juin 2009
Un crâne fut montré pendant des années aux étudiants de Médecine
à Paris « pour leur faire voir la bosse du crime et du
fanatisme avant de finir au Musée de l’Homme ».1
De que crâne s’agit-il ? C’est celui de Sulaïmân al-Halabi (سليمان
الحلبي),
le jeune homme qui a assassiné le Général Kléber le 14 juin 1800
au Caire. Un « criminel fanatique » pour les Français de la
puissance coloniale, un héro et un martyr pour les peuples
arabes et musulmans et pour tout résistant.
Début 1798, le régime du Directoire de la nouvelle France née de
la révolution de 1789 et du siècle des Lumières, demanda au
Général Bonaparte de s’emparer de l’Egypte afin de donner un
grand coup qui ferait mal à l’Angleterre, avec l’argument que :
« L'Égypte
fut une province de la république romaine,
il faut qu'elle le devienne de la république française.
La conquête des romains fut
l'époque de la décadence de ce beau pays, la conquête des
français sera celle de la prospérité. (...) les
Français l’enlèveront aux plus affreux tyrans qui aient jamais
existé ».2
Mais avait-on pensé à la réaction du peuple qu’on voulait
« libérer » ? Une question qui ne se posait certainement pas,
car « cette émancipation libératrice sera l’œuvre de la
Grande Nation, de la France révolutionnaire. Les peuples
d'Orient n'attendent que ce moment et ils accueilleront et
soutiendront leurs libérateurs ».3
On voit déjà l’influence de la France révolutionnaire sur la
pensée de George W. Bush et autres grands et petits hommes, deux
siècles plus tard !
Le premier juillet 1798, Bonaparte débarqua en Alexandrie avec
une armée d’environ quarante mille soldats. Dès la prise de la
ville, il adressa une déclaration « d’amour » au peuple d’Egypte
en annonçant la bonne nouvelle à ceux qui collaboreraient avec
les Français et à ceux qui resteraient neutres, et en
avertissant ceux qui combattraient contre les Français : « Peuple
de l'Egypte, on vous a dit que je ne suis venu ici que pour
détruire votre religion; cela est mensonge; ne le croyez pas;
dites à ces diffamateurs que je ne suis venu chez vous que
pour arracher vos droits des mains des tyrans et vous les
restituer, et que, plus que les mamelouks, j'adore Dieu
et respecte Son Prophète et le Coran. (...)
Heureux ! heureux ceux des habitants de l'Egypte qui se
joindront à nous sans retard.
Ils prospéreront dans leur fortune et leur rang. Heureux
encore ceux qui resteront dans leur maisons et seront neutres.
Ceux-ci, quand ils nous connaîtront, s'empresseront de s'unir à
nous de tout cœur. Mais malheur ! malheur à ceux qui
s'armeront pour les mamelouks et combattront contre nous !
Il n'y aura pas de porte de salut pour eux, ils périront et
leurs traces disparaîtront
».4
Bonaparte montra ainsi la voie, presque 211 ans plus tôt, au
Président Obama et son discours au monde musulman au Caire le 4
juin 2009.
Le Général Bonaparte sortit vainqueur dans plusieurs batailles
contre les Mamelouks, mais le peuple d’Egypte ne reçut tout de
même pas les Français avec des fleurs. Le 21 octobre 1799, le
Caire se révolta et Bonaparte n’hésita pas à bombarder la
capitale et à écraser la rébellion en causant le mort de 2500
à 3000 Cairotes. D’autres villages furent brûlés et des
savants d’al-Azhar furent exécutés. L’ordre fut enfin rétabli.5
Bonaparte et son Général Kléber s’illustrèrent par d’autres
« exploits ». Dans la campagne de Syrie, le 7 mars 1799, leurs
armées lancèrent un assaut contre Jaffa en Palestine. « La ville
est enlevée, le massacre est épouvantable ainsi que le
pillage qui durera une journée entière. Des trois mille
prisonniers, seuls les Egyptiens seront épargnés, les autres
sont exterminés ».6
Quelques mois plus tard, le 23 août 1799, Bonaparte quitta
l’Egypte pour la France. Il transmit le commandement au Général
Kléber en lui laissant une situation administrative
catastrophique.
Kléber opéra un changement. Il « adopte un style de conduite
fondé sur la force et le prestige. Rejetant la simplicité, il
opte pour une pompe ostentatoire destinée à impressionner les
Égyptiens. Deux rangées d'hommes le précèdent et frappent en
cadence le sol de leur bâtons, en criant en arabe "voici
le général en chef ; musulmans, prosternez-vous " ».7
Kléber remporta des victoires contre les Turcs, écrasa dans le
sang une deuxième révolte au Caire le 7 mars 1800, et sembla
enfin contrôler la situation, mais Sulaïmân al-Halabi avait
décidé autrement.
Sulaïmân Muhammad Amîn Ous Qopar
fut un musulman kurde originaire de la ville d’Alep du nord de
la Syrie (d’où son surnom al-Halabi, l’Alépin). Né en 1777, son
père l’envoya en Egypte faire des études à la célèbre université
d’al-Azhar au Caire.
Sulaïmân fut donc témoin de l’invasion française, de leur
répression et de la première révolte du Caire. Il fut témoin de
l’écrasement de la population, des martyrs Cairotes tombés et
des savants d’al-Azhar exécutés. Il fut aussi au courant du
massacre à Jaffa, de la deuxième révolte du Caire et de toutes
les batailles des armées françaises pour dominer l’Egypte et la
Syrie.
Après un retour à Alep début 1800, il fut chargé par des chefs
Mamelouks qui organisèrent la résistance de tuer le Général
Kléber. Il revint alors au Caire après un court séjour à Gaza,
bastion de la résistance, où il acheta le poignard qu’il allait
utiliser contre Kléber. Arrivé au Caire début mai, Sulaïmân
s’installa à al-Azhar dans l’aile réservée aux gens d’« ash-Shâm »
(la région englobant la Syrie, le Liban, la Palestine et la
Jordanie) avec quelques étudiants d’al-Azhar dont quatre
lecteurs du Coran de Gaza. Il les informa de son intention de
tuer Kléber et se mit à surveiller les mouvements du Général.

Le 14 juin, Sulaïmân al-Halabi passa à l’acte. Il parvint à
pénétrer dans les jardins du quartier général de l’armée
française au Caire alors que Kléber s’y promena avec son
architecte Protain. Il s’approcha de Kléber qui le prit pour un
mendiant. Sulaïmân lui assena alors plusieurs coups de
poignards, ainsi qu’à son architecte. Kléber mourût sur le coup
alors que Protain s’en sortit. Sulaïmân s’enfuit et se cacha
dans un jardin à proximité, mais les gardes le recherchèrent et
le trouvèrent rapidement. Il fut torturé et passa aux aveux.
Un tribunal militaire tenu le 15 et 16 juin prononça un
châtiment exemplaire. Sulaïmân fut condamné à être amputé de la
main droite et puis à être empalé vif. Les quatre Azharites,
collègues de Sulaïmân, furent condamnés à la mort par
décapitation.

Le lendemain, soit le 17 juin 1800, trois Azharites furent
décapités devant Sulaïmân, le quatrième réussit à fuir. Ensuite
le bourreau brûla la main droite de Sulaïmân jusqu’au coude et
procéda à son empalement. Malgré l’horreur, Sulaïmân se comporta
courageusement en récitant « al-Shahâdah » (la profession de foi
musulmane) et des versets du Coran. Le supplice de Sulaïmân dura
pendant quatre heures, où il resta vivant jusqu’à ce qu’un
soldat français compatissant lui donna à boire, ce qui entraina
sa mort immédiate.8
L’esprit scientifique n’étant jamais absent, Larrey, le médecin
militaire en chef récupéra la dépouille de Sulaïmân al-Halabi
pour sa collection. Le crâne de Sulaïmân, comme indiqué plus
haut, fut montré pendant des années aux étudiants de Médecine à
Paris « pour leur faire voir la bosse du crime et du
fanatisme avant de finir au Musée de l’Homme »1
en tant que « criminel », en attendant enfin qu’il ait la place
qu’il mérite en tant que héro, résistant et martyr.
Notes :
1.
Dans « L’Expédition de l’Egypte » de Henry Laurens.
2.
Propos de
Talleyrand, Ministre des Relations extérieures du Directoire,
cité par H. Laurens dans « L’Expédition de l’Egypte».
3. Dans « L'orientalisme aux XVIIe et XVIII e
siècles » de H. Laurens, in « L'Orient : Concept et Images »,
XVe colloque de l'Institut de Recherches sur les civilisations
de l'Occident moderne, sur
www.books.google.fr.
4.
La déclaration de Bonaparte sur
http://fr.wikisource.org.
5.
Dans « La révolte du Caire et dans le delta » de
SPILLMANN Georges sur
www.napoleon.org
6.
Dans « La campagne d’Egypte » de HOURTOULLE François-Guy sur
www.napoleon.org.
7.
Dans « L'Egypte française, du départ de Bonaparte à l'assassinat
de Kléber (23 août 1799 - 14 juin 1800) » de BATTESTI Michèle
sur www.napoleon.org.
8.
Dans « L’Expédition de l’Egypte » de Henry Laurens.
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