|
|
Ha'aretz
Celle
qui délie les langues
Dalia Karpel 
Noufar Yishai-Karin
Haaretz, 21
septembre 2007
www.haaretz.co.il/hasite/spages/905287.html
Noufar Yishai-Karin s’intéresse, depuis sa jeunesse, aux crimes de
guerre. A l’époque de la première Intifada, elle a eu
l’occasion d’étudier la chose de près, en faisant son
service militaire dans une compagnie d’infanterie blindée, près
de Rafah. Une fois démobilisée, elle a étudié la psychologie
et est retournée auprès des gens de la compagnie qu’elle
connaissait, afin d’étudier ce qui les avait amenés au
comportement violent. Les soldats lui ont parlé du plaisir
qu’ils tiraient des mauvais traitements qu’ils infligeaient,
mais elle pense encore qu’eux aussi sont des victimes.
Noufar
Yishai-Karin était en 5e année quand son père l’a emmenée
faire un tour sur les hauteurs du Golan et lui a montré où il
avait perdu ses meilleurs amis lors des combats pour le poste de
Tel Faher, le 9 juin 1967. « Des années durant, ces combats
ont été pour lui un terrain sensible, inaccessible », dit
Noufar Yishai-Karin, psychologue clinicienne, dont les années
passées à l’ombre du traumatisme de guerre de son père ont façonné
la conscience et menée à ce métier.
« La
guerre m’a occupée depuis mes premières années »,
dit-elle. Arrivée dans le secondaire, elle a lu beaucoup de
livres portant sur la Seconde Guerre mondiale puis, assez vite,
elle a poursuivi avec la guerre du Vietnam. Elle a, dit-elle, avalé
chaque livre et n’a raté aucun film traitant de cette guerre,
« Je n’avais alors pas encore compris que ce qui m’intéressait,
c’était les crimes de guerre commis par des soldats ».
Après
son service militaire, elle a entrepris des études à l’Université
Hébraïque et investi sept ans à une recherche portant sur les
processus qui ont conduit des soldats israéliens à des actes
injustes et des mauvais traitements, dans les années de la première
Intifada. Son étude, qui constituait sa thèse de maîtrise en
psychologie clinique, était centrée sur les témoignages de
soldats à propos d’actes violents auxquels ils avaient pris
part. Sa thèse a été adaptée pour constituer un article qui
est publié ce mois-ci dans la revue « Alpaym » et
qu’elle signe avec son directeur de thèse à l’Université,
le professeur Yoel Elizur.
Dans
l’article, intitulé « Comment une situation peut-elle
survenir ? », les noms des soldats demeurent cachés,
ainsi que les dates et les lieux, afin de protéger les personnes
interviewées qui ont été sélectionnées, comme échantillon,
au sein de deux compagnies d’infanterie blindée (Ashbal et
Ashhar) qui ont fait un long service militaire à Rafah.
L’article est accompagné d’une réaction de l’écrivain
David Grossman qui note qu’à l’évidence, il ne s’agit pas
d’une histoire d’individus isolés mais de centaines et de
milliers d’autres « qui ont réalisé une sorte de
‘privatisation’ d’un mal puissant et général ».
Thérapie dans les dunes
L’histoire
commence donc avec les épreuves de ces combats, de 67, auxquels
son père, Yaïr Yishai, aujourd’hui âgé de 70 ans, avait pris
part. De rudes combats durant une journée entière et au cours
desquels on s’était aussi battu au corps à corps, au couteau
et à la main. 22 soldats de Golani avaient été tués et il y
avait eu de nombreux blessés. « Pendant des années, mon père
restait silencieux et s’assombrissait quand il était question
du fiasco que cela avait été là-bas, quand ils étaient montés
vers le poste en prenant une mauvaise direction et que nombre
d’entre eux avaient été tués. Lorsque j’étais en 10e,
est venu chez nous, à la maison, un des fondateurs du musée
Golani, pour interviewer mon père sur son service militaire et
sur le combat. C’est alors que mon père s’est ouvert. Après
cela, il a été instructeur de soldats de Golani et a également
fait un travail de recherche sur les combats qui a largement
contribué à sa santé mentale ».
Quand
Noufar Yishai-Karin a été appelée sous les drapeaux dans
l’armée israélienne en octobre 89, presque deux ans après le
début de la première Intifada, il était clair pour elle
qu’elle irait dans une unité combattante comme toute sa bande
de copains et copines. Elle a grandi dans le moshav Beit Shearim où
elle vit encore aujourd’hui avec son fils de six ans dans une
maison spacieuse où rôdent deux chats et à l’entrée de
laquelle flotte un drapeau particulièrement grand. Elle a fréquenté
l’école primaire du moshav Nahalal puis une école secondaire
dans le kibboutz Yifat.
Sa
première année dans l’armée ne lui a pas plu. Elle a suivi un
cours complet sur les conditions du service militaire qui lui a
permis de se perfectionner en matière de droits des soldats et de
participer à des ateliers de psychologie, avec une formation à
l’interview, après quoi elle s’est retrouvée dans le bureau
de recrutement de Tibériade. « A l’époque, comme
aujourd’hui, personne à Beit Shearim et aux alentours ne
devenait gratte-papier à l’armée et me retrouver assise dans
un bureau de recrutement, ça m’a tuée ». Son rêve, dans
l’armée, c’était de rencontrer des gens venant d’autres
endroits, « je voulais toucher de près à l’idée de
melting pot ». Elle a demandé à servir dans la brigade
Golani et on l’a finalement convaincue de se faire muter dans
l’infanterie blindée Ashbal.
« Il
y avait alors quatre compagnies », dit-elle. « Deux en
Judée-Samarie [Cisjordanie]
et deux à Gaza. Je suis arrivée à Gaza à l’été 90 où
j’ai rejoint une unité qui avait été mobilisée en février
de la même année. Il y avait là 55 soldats dont de nombreux
anciens qui avaient quitté des unités combattantes. Une femme
sous-officier chargée des conditions de service est une sorte
d’assistante sociale. Ma mission était de m’occuper des
soldats ayant des problèmes, ce qui revenait essentiellement à
les écouter. Je les rejoignais pendant les gardes de nuit parce
qu’ils étaient alors plus communicatifs. Je faisais là pour
moitié de l’assistance psychologique. Je me vois encore, assise
sur la dune et parlant avec quelqu'un derrière lequel attendait
encore quelqu'un, et ça faisait une file comme à la mutuelle ».
Pendant
un an et trois mois, elle a vécu dans une base du sud de la Bande
de Gaza, non loin des colonies de Rafah Yam et de Pe’at Sadeh.
« Comme tous les soldats de la base, je vivais sous tente,
avec une femme sous-off chargée de l’enseignement et deux
instructrices de sport. Les douches étaient communes pour nous et
pour les garçons, et l’une devait faire la garde quand
l’autre prenait sa douche, parce qu’il y avait des trous et même
le sol était fait en bois perforé. Les toilettes n’étaient
qu’une fosse avec de la chaux. C’était l’époque d’avant
les téléphones portables et il y avait un téléphone par tente.
Un autobus venait deux fois par jour. »
Dès
son arrivée, elle s’est heurtée à un cas qui l’a laissée
un peu abasourdie. Quelques-uns des soldats étaient arrivés
environ une semaine avant elle à la frontière de Rafah, « et
avaient déjà trouvé le moyen de faire un mauvais coup. Ils
avaient arrêté quelqu'un et l’avaient oublié pendant trois
jours dans une douche. Ils m’ont raconté ça et je ne savais
pas comment l’encaisser. »
Dans
sa thèse apparaît le témoignage d’un des soldats :
« Une fois que des douches ont été construites avec un générateur
qui nous permettait d’avoir en permanence de l’eau chaude…
la douche sans générateur était restée à l’abandon et on
avait décidé que ça ferait office de cachot. On y avait amené
quelqu'un et on l’a oublié là pendant trois jours… menotté
et bâillonné, il ne pouvait pas parler, il ne pouvait pas
bouger, il ne pouvait rien. Trois jours plus tard, je ne sais plus
qui est passé là par hasard, et s’en est souvenu. »
Aujourd’hui,
elle dit que la rencontre avec les soldats s’était bien passée.
La plupart des aspects négatifs de leur service, qui remplissent
son travail de recherche, elle ne les a pas vus alors. « Les
camarades étaient formidables », dit-elle. « J’ai
vu Rafah une fois. Il y avait un officier dont la compagnie
s’est débarrassée et avant qu’il ne parte, il m’a emmenée
faire un tour à Rafah, pour que je voie les ruelles dont
parlaient les soldats. Il faut comprendre que dans la première
phase de mon service, les soldats ne commettaient pas beaucoup de
forfaits. C’est allé en se dégradant, en particulier après
mon départ. C’est avant tout une fonction du temps et de
l’usure. Pendant que j’étais là-bas, je n’ai vu que deux
fois des prisonniers menottés et au checkpoint, je voyais ce
penchant à faire attendre les gens debout. Je demandais aux
soldats de les laisser passer et ils les laissaient passer. »
Elle
a néanmoins éprouvé, elle aussi, cette usure. « J’arrivais
parfois bouleversée à la maison, mais il n’y avait personne à
qui parler. Même ma mère me disait alors qu’elle ne me croyait
pas. » Elle a quitté la Bande de Gaza « bouleversée
par ce que j’avais vu, mais surtout inquiète de l’impuissance
de l’armée, de voir qu’on prend une unité et qu’on l’use
d’une façon telle que la violence finit par faire partie intégrante
de la vie des soldats. Après cela, j’ai investi sept ans de ma
vie à tenter de chercher à comprendre ce qui se passait. »
On tire comme des dingues
En
octobre 91, Noufar Yishai-Karin a commencé à étudier au département
de psychologie de l’Université Hébraïque. « Déjà
pendant mon service militaire, il était clair pour moi que ce
serait mon domaine de recherche et ça m’intéressait en
particulier de découvrir pourquoi il y a dans un groupe des gens
qui œuvrent à un changement positif, ce qu’il y a dans leur
personnalité qui les rend tels et ce qui se passe dans une telle
situation. »
Un
de ses professeurs, Yoel Elizur, faisait alors un rappel comme réserviste
au sein de la structure de santé mentale de l’armée israélienne.
Elizur a expliqué cette semaine que cette structure de santé
mentale disposait, dans les années 90, d’un bon département de
recherche, mais qu’il n’était pas parvenu à obtenir une
autorisation pour entreprendre une recherche sur la violence chez
des soldats. « La tendance qui prévalait alors était de
garder le silence sur la question et de dire que d’une manière
générale les soldats se comportaient correctement »,
dit-il.
Noufar
Yishai-Karin qui savait qu’il avait une connaissance dans le
domaine s’est adressée à lui avec son idée de recherche et
Yoel Elizur a sauté sur l’occasion. Dans le cadre de sa
recherche, elle a interviewé 18 soldats et 3 officiers ayant
servi dans deux unités d’infanterie blindée. Elle les avait
connus, pour la plupart, à l’époque de son service militaire.
Elle les a recherchés et les a rencontrés individuellement, chez
eux, pendant quelques heures. Les interviews ont été enregistrées
et toutes ces cassettes sont toujours en sa possession. Le fait
qu’elle connaissait déjà les soldats a permis d’étayer et
d’approfondir leur confiance en elle jusqu’à s’ouvrir, se découvrir
devant elle et être disposés à lui raconter des crimes qu’ils
avaient eux-mêmes commis : des cas de meurtres et
d’homicides, d’enfants dont on brise des os, d’humiliations,
de destructions de biens, de pillages et de vols.
Qu’est-ce
qui caractérise les 21 interviewés ? Il y a de tout dans la
liste. Ils sont à peu près pour moitié ashkénazes et pour
moitié mizrahim. La majorité est née dans le pays. Ce sont pour
la plupart des fils de familles appartenant à la classe moyenne.
Des habitants de moshav ou de kibboutz, venant de villes mixtes
comme Jérusalem, Acre ou Ramle, mais aussi de Herzliya Pitouah,
Tel Aviv ou Ramat Hasharon. L’analyse des évolutions des
groupes se focalise, dans l’article publié par la revue
« Alpayim », sur une des deux compagnies, d’où
viennent 14 des interviewés. L’article déroule les événements
de la compagnie, dont certains soldats sont passés par un
processus de brutalisation, d’autres sont restés passifs et une
minorité s’est lancée dans la lutte contre les exactions.
Parmi les premiers, on peut par exemple distinguer le type
impulsif qui lâchait facilement les freins intérieurs et parfois
avec enthousiasme.
Témoignage :
« Je suis sorti pour ma première patrouille… Les gars
avec qui j’étais dans la patrouille tiraient tout simplement
comme des dingues… Moi aussi, j’ai commencé à tirer comme
tout le monde… C’était, tu vois, je ne te dirai pas que ce
n’était pas super, parce que comme ça tout d’un coup, la
première fois que tu viens, que tu prends une arme pour de vrai,
pas comme à je ne sais quel exercice, ou dans je ne sais quelle
cabane dans les sables, ou je ne sais pas quoi, ou que tu aies
au-dessus de toi un commandant qui pèse sur ton cerveau. Tu te
retrouves tout d’un coup responsable de ce que tu fais. Tu
prends ton arme. Tu tires. Tu fais ce que tu veux. »
Noufar
Yishai-Karin a découvert que les soldats jouissaient de
l’ivresse du pouvoir non moins que du plaisir qu’ils puisaient
de la violence, et c’est là un des résultats terrifiants de
cette étude. « La plupart des interviewés ont pris plaisir
à la violence, à un moment ou un autre de leur service militaire »,
écrit-elle dans sa thèse. « Ils prenaient plaisir à la
violence parce qu’elle rompait la routine, et ils prenaient
plaisir à détruire et à mettre le désordre. Ils tiraient aussi
du plaisir de la sensation de pouvoir présente dans la violence,
et de la sensation du danger. »
Témoignage :
« La vérité ? Quand c’est le foutoir, alors je suis
‘mabsout’, heureux.
Alors je prends mon pied. C’est comme une drogue. Si je
n’entre pas à Rafah et qu’il n’y a pas moyen de se déchaîner
une fois dans la semaine, je deviens fou ». Et un autre témoignage :
« Ce qui est le plus important c’est que ça te dégage du
joug de la loi. Tu sens que c’est toi la loi. Tu es la loi.
C’est toi qui décides, qui tranches… Comme si au moment où
tu quittes cet endroit appelé Israël et que tu entres par le
barrage d’Erez, dans la Bande de Gaza, tu es la loi. Tu es dieu. »
Un petit enfant de quatre ans
La
dureté affective de plusieurs des soldats exprimait une indifférence
extrême à la souffrance du prochain quand il est arabe. « On
était à bord d’un véhicule, on passait simplement dans une
rue. Un gars de 25 ans, par là. Comme ça, sans raison, qu’on
ne vienne pas me dire qu’il y avait une raison. Il n’avait pas
lancé de pierre, rien. Tac, une balle dans le ventre… On lui
tire une balle dans le ventre et il est là à agoniser sur le
trottoir et nous continuons à rouler, indifférents. Aucun ne le
regarde deux fois… »
Il
y avait des durs qui avaient développé une idéologie selon
laquelle il faut riposter avec brutalité même aux incidents
mineurs. « Un enfant de trois ans est incapable de rien
lancer, il ne peut pas m’atteindre, quoi qu’il fasse. Un gamin
de 19 ans bien. Avec les femmes, je n’ai pas de problème. Une
femme m’avait lancé sa savate, je lui ai donné un coup de pied
ici (il montre l’entrejambe), je lui ai brisé tout ça ici.
Elle ne peut plus avoir d’enfants maintenant. La prochaine fois,
elle ne jettera plus de savates. Un jour qu’une femme m’a
craché dessus, elle a reçu ma crosse dans la figure. Elle
n’est plus en mesure de cracher aujourd’hui. »
Il
y a des soldats qui sont diagnostiqués dans l’étude comme s’étant
laissés entraîner par les commandants et les camarades et il y
en a parmi eux qui n’avaient jamais levé la main sur personne
avant le service militaire. « La ligne rouge, au moment où
elle se brise, elle ne se brise pas, elle vole en éclats. Dès ce
moment, tout est permis », témoigne un soldat.
Ces
soldats croyaient que l’Intifada était une guerre et qu’il
leur fallait être professionnels et préserver la pureté des
armes, mais la réalité et les camaraderies entre combattants ont
conduit quelques uns d’entre eux à une situation où ils
couvraient leurs copains même quand ceux-ci volaient dans des
maisons où ils étaient entrés pour opérer une fouille, ou
encore quand ils harcelaient sexuellement de jeunes Arabes ou les
provoquaient.
Chez
la plupart des soldats interviewés, la première rencontre avec
la brutalité est restée gravée dans la mémoire. Dans l’un
des cas, qui s’est produit alors qu’ils en étaient encore à
leur entraînement de base, les soldats accompagnaient un groupe
de suspects. « Ils ont pris les Arabes, les commandants, ils
les ont fait monter dans l’autobus entre la porte arrière et la
dernière banquette et les ont placés seulement entre les sièges.
Sur les genoux. Ils disent : dans deux minutes – c’est de
l’entraînement, finalement – dans deux minutes, tout le monde
dans le bus. Aucun n’est passé en marchant sur les
banquettes… et tout le monde a commencé à leur marcher dessus,
à passer sur eux en courant… C’était un hiver rude, quoi.
Moins quatre degrés, de la pluie, de la grêle… Chacun sortait
au milieu de la nuit… On ne leur laissait pas le temps de
s’habiller. Certains en pantoufles, avec une chemise courte…
Tous ouvraient les fenêtres, intentionnellement. On versait sur
eux les bidons d’eau pour qu’ils gèlent de froid. Et sans arrêt,
on les assommait de coups, mais vraiment sans arrêt. »
Dans
un autre témoignage, un soldat décrit une de ses premières
incursions dans une maison pour arrêter un Arabe « vraiment
très grand, la trentaine. Il se rebiffe. On lui crie
‘couche-toi’, on lui donne des coups mais il ne se couche pas,
il veut fuir… Quatre types s’étaient mis à nous lancer des
pierres de toutes parts. Nous lui donnons des coups. ‘Couché !
couché ! couché ! Jusqu’à ce qu’enfin il soit
couché… On arrive à la compagnie et on s’est rendu compte
qu’il avait perdu connaissance… Et quelques jours plus tard,
il est mort. »
Il
y avait des officiers subalternes qui encourageaient la brutalité
et en donnaient même un « exemple personnel ».
« Après deux mois à Rafah, un commandant est arrivé… On
part alors avec lui pour une première patrouille. Six heures du
matin. Rafah est sous couvre-feu. Y a pas un chat dans les rues.
Seulement un petit enfant de quatre ans qui joue dans le sable. Il
bâtit une espèce de tour comme ça dans la cour de sa maison.
Celui-là se met tout à coup à courir et tous, nous courons avec
lui. Il était du génie. Nous courons tous avec lui. Il attrape
le gosse. Noufar, je suis un fils de pute si je ne dis pas la vérité.
Il lui a brisé le bras, ici, à l’articulation. Il lui a cassé
le bras à hauteur du coude. Il lui a cassé la jambe ici. Et il a
commencé à lui marcher sur le ventre, trois fois. Puis il est
parti. Nous étions tous bouche bée, le regardant, choqués… Le
lendemain, je repars en patrouille avec lui et déjà les soldats
commençaient à faire comme lui. »
Les trois qui osèrent s’opposer
Dans
un cas qui a conduit à une crise, un commandant de brigade, du
groupe des durs, avait maltraité trois adolescents menottés. Un
soldat, guidé par sa conscience, avait alors alerté par radio un
autre commandant de brigade, infirmier de métier. Dans son
interview, il a raconté à Noufar Yishai-Karin qu’avant que les
secours n’arrivent, les adolescents avaient déjà « du
sang sur tout le corps, leurs vêtements déjà imbibés de sang
et ils tremblaient de peur. Ils étaient agenouillés, mains liées
et avaient peur de bouger. »
Le
soldat et le commandant de brigade qui, fidèles à leur
conscience, avaient réprimandé le commandant de brigade brutal,
n’ont pas été soutenus par le commandant de section. « Sachez
que c’est très grave, ce que vous avez fait », leur a dit
celui-ci. « Vous l’avez fustigé comme ça ! Sachez
que vous êtes passibles d’une sanction. » Les deux
soldats sévèrement critiqués en ont parlé à un autre soldat
qui a décidé d’exposer l’affaire le lendemain, lors d’une
réunion avec le commandant de division. Le commandant a écouté
et a demandé à entendre les témoignages des deux autres
soldats, et quand les trois ont achevé de parler, le commandant
de division s’est tourné vers le commandant de section violent
pour lui demander sa réaction. Mais celui-ci a refusé de répondre
en présence des soldats. Le commandant de division avait alors décidé
de l’éloigner du secteur et de transmettre le cas pour examen
par la division d’investigation criminelle. Le commandant de
brigade avait été jugé et avait passé trois mois en prison.
Noufar
Yishai-Karin s’est souvenue, cette semaine, de cet incident qui
avait brisé la conspiration du silence au sein de la compagnie.
Tous les autres soldats ont soutenu le commandant de brigade,
dit-elle, même ceux d’entre eux qui trouvaient qu’il avait
effectivement exagéré et qu’il méritait une sanction. Mais
face au sacro-saint principe de la fraternité entre combattants
et de la loyauté envers la compagnie, les deux soldats qui
avaient manifesté des scrupules furent tenus pour traîtres parce
que « nul soldat ne mérite de se retrouver en prison pour
un quelconque Arabe ».
Comment
expliquez-vous cela ?
« La
compagnie Ashhar, appelée sous les drapeaux avant nous, était
une compagnie dépravée et fanatique. Au niveau humain. Ce qui était
frappant, là, c’était l’absence de surveillance par les supérieurs,
et les actes qu’ils avaient commis avant que nous n’arrivions
étaient extrêmes. L’histoire de l’enfant et du coup de pied
entre les jambes, par exemple.
« Les
soldats de la compagnie Ashbal était des recrues de meilleure
qualité que dans la compagnie Ashhar. Il y en avait en tous
genres qui avaient échoué aux cours de pilotage. Entre les deux
compagnies est née une âpre lutte qui était en fait une lutte
entre cultures et même une lutte socio-économique. Il y a un
lien entre le milieu socioculturel d’un homme et la manière
dont il se comporte. C’est un peu comme le film parodique "La
colline Halfon ne répond pas" de Assi Dayan : le
reflet de l’identité israélienne dans ses multiples nuances, y
compris, par exemple, l’Irakien cultivé, raffiné, portant des
lunettes, et qui ne comprend pas ce qu’il fait là et qui se prépare
à devenir expert comptable.
« Les
deux soldats scrupuleux venaient de familles investies dans leurs
enfants. L’un était le fils d’une psychologue et d’un
directeur d’entreprise, et l’autre le fils d’un
lieutenant-colonel dans l’armée. Dans les deux cas, les mères
s’impliquaient, ce qui se traduisait par de gros colis chaque
semaine. Tous deux étaient d’excellents soldats. Ils avaient
suivi au quart de tour l’entraînement de base et le reste, et
ils avaient assez de temps pour considérer ce qui était juste et
ce qui ne l’était pas dans les actions de la compagnie à
Rafah. Les officiers qui les commandaient avaient un horizon
beaucoup plus étroit et venaient d’un milieu différent, et là
les cultures se sont heurtées. Pour le commandant de section qui
est allé en prison, le choc de sa vie aura été que, de toutes
les choses qu’il a faites, s’il s’est retrouvé en prison
c’est pour avoir battu des adolescents menottés. Il vit
aujourd’hui aux Etats-Unis. La plupart des soldats que j’ai
interviewés ont quitté le pays, à l’exception de cinq ou six. »
Comment
avez-vous réussi à prévenir des représailles à l’encontre
des « traîtres » dont vous avez parlé ?
« Ils
sont venus me consulter, le soldat décrit comme infirmier et
celui qui était allé parler au commandant de division. Ce
dernier se trouvait dans une situation difficile et il avait peur,
une peur terrible. Après le départ du commandant de division, je
suis allée dans le quartier des sergents et j’ai rencontré le
commandant de brigade violent que tous étaient occupés à réconforter.
J’ai réfléchi un instant puis j’ai dit que si l’un
d’entre eux osait faire quelque chose, je ne me tairais pas. Je
n’avais besoin de rien demander : je savais qu’ils
projetaient une vengeance. Je n’avais pas fini ma phrase
qu’ils bondissaient tous, comment est-ce que j’osais ?
C’était clair pour moi qu’il me fallait marquer ma ligne à
moi. J’étais tellement bien vue d’eux qu’ils m’ont
pardonnée. Tout de suite quelqu'un a déclaré : "Elle
est la sous-off chargée des conditions de service de nous
tous".
« Dans
ma thèse, j’ai abordé toute cette affaire comme une famille
dans laquelle il y aurait eu un viol, ou de l’inceste ou de la
violence et où on garde le secret. C’était comme ça dans la
compagnie. On ne donne pas quelqu'un de la famille. C’est un mécanisme
élémentaire qui existe chez nous tous et ces soldats nous représentent
tous. »
Des instincts de l’âge des cavernes
Les
deux soldats qui ont suivi leur conscience, le témoin visuel des
coups donnés aux adolescents menottés et son camarade infirmier,
ont été retirés de la compagnie. Le premier a été envoyé
suivre une formation de tireur d’élite et l’autre un complément
de formation pour infirmiers, après quoi ils ont tous deux été
envoyés pour un cursus d’officiers. Le soldat qui avait rapporté
l’affaire au commandant de division fut l’objet d’un
ostracisme. Tout le monde le boycottait et l’importunait. Il a
finalement été retiré de la compagnie et intégré dans un
poste à l’arrière.
Les
deux premiers soldats sont retournés dans la compagnie comme
officiers et ils ont entrepris un travail dont l’objectif était
« la transmission d’une culture professionnelle ».
Selon eux, la compagnie a subi une métamorphose et les soldats
s’abstiennent en général de comportements brutaux. Dans son étude,
Yishai-Karin a examiné comment les brutalités influaient sur
l’esprit des soldats et a trouvé que ces deux-là étaient
« les seuls interviewés de l’échantillon à avoir présenté
un discours intégrant croissance personnelle, victoire morale et
l’impression d’une signification attribuée au service
militaire. Tous deux ressentaient que ce sentiment était lié au
fait de se sentir en accord avec soi-même. »
Yishai-Karin
considère aujourd’hui encore les soldats qu’elle a interviewés
comme de bonnes gens. « Du point de vue de la structure
militaire, nous étions dans une compagnie d’infanterie sans
bataillon, reliée directement à un régiment de blindés se
trouvant la plus grande partie du temps dans les hauteurs du
Golan. Il n’y avait pas de commandant de régiment pour
superviser et même le commandant de brigade était dans les blindés.
Personne ne comprenait ce qui se passait dans la compagnie et il
n’y avait personne pour l’examiner. Le commandant du
commandement sud, Matan Vilnai, se rendait fréquemment dans la
compagnie et avait des bouts de conversation avec de simples
soldats, mais alors opéraient les mécanismes de déni et de
dissimulation si bien que, malgré ses efforts, il n’a entendu
parler de rien de ce qui se passait. Une des conclusions de l’étude
est qu’il faut prendre en compte ces mécanismes de
dissimulation, parce qu’ils sont naturels et qu’ils apparaîtront
toujours. La guerre du Liban a montré à quel point un bon
leadership et une bonne autorité protégeaient des atteintes
psychologiques. »
Malgré
les crimes de guerre qu’ils ont commis, vous les considérez
comme des victimes avec des atteintes post-traumatiques ?
« Des
types différents de recrues induisent des types différents
d’unités d’infanterie blindée. Il y avait des différences
importantes dans les normes de fonctionnement des différentes
unités selon les recrues qui y avaient été intégrées. Ashbal,
ma compagnie, fonctionnait d’une manière moins violente que les
compagnies Ashhar et Ashouah. Dans le contexte de la présélection,
par exemple, un des soldats qui a fait de la prison pour violence
à l’encontre de Palestiniens avait été recruté dans une
telle unité en dépit du fait qu’il avait déjà été condamné
pour une agression dans le civil. On lui a dit que s’il faisait
un bon soldat, on effacerait son dossier sur l’agression mais,
au bout du compte, il s’est aussi retrouvé dans une prison
militaire, et il a fait ainsi l’objet de deux condamnations.
« Il
est important de souligner que ce n’était pas une unité de
volontaires comme Douvdevan ou Shimshon. Les soldats dans
l’infanterie blindée ne voulaient pas se retrouver dans
l’Intifada. C’était une manière terrible d’exploiter leur
bonne volonté et leur engagement à l’égard de l’armée et
de l’Etat. Pas assez nombreux sont ceux qui ont reconnu la
contribution de celui qui s’est levé et a parlé. On ne l’a
pas défendu du tout. On l’a abandonné. Il a quitté le pays,
en état de choc post-traumatique. Il a fait quelque chose
d’important pour nous tous et n’a pas été reconnu. »
Les
soldats disent que c’est du mouchardage et de la trahison.
« Ils
disent ce que n’importe quel fantassin dirait. La loyauté est
une valeur en soi et dans une compagnie d’infanterie, on apprend
vraiment sa signification. Les autres voient cela au cinéma mais
n’en font pas l’expérience comme eux le font. La loyauté
est, elle aussi, une valeur importante. Leur embarras était de
nature morale et ils ont fait un certain choix.
« L’armée
n’a pas permis d’entraînements réguliers pour cette unité
et elle ne l’a quasiment pas sortie de la routine. On ne leur a
pas donné l’occasion de récupérer grâce à un peu de congé.
Les entraînements bâtissent l’unité dans le sens d’une armée
régulière plutôt qu’une milice, mais les entraînements de
l’unité représentaient moins du tiers de ce qu’il était
censé y avoir. L’argument des soldats était que plus l’unité
se trouve longtemps sur le terrain, plus elle est violente et
impose son ordre. Les soldats soutenaient que l’armée était
consciente d’une usure portant à la violence et que, par le
choix qu’elle faisait d’investir le minimum en ressources
humaines, elle encourageait cette situation. »
« Dans
l’enseignement secondaire, je militais au sein d’un mouvement
de jeunesse qui s’appelait ‘La jeunesse chante une autre
chanson’, un mouvement arabo-juif. J’étais aussi dans le
‘mouvement kibboutzique’ du Mouvement Kibboutzique Unifié.
C’était un mouvement très socialiste qui visait une vie au
sein de communes, avec une coopération entre les gens.
« Il
y a deux types de mesures que l’armée adopte pour donner à la
violence qu’il y a dans la guerre une orientation adéquate :
la tradition du combat et les entraînements. Ces mesures n’ont
pas été prises lors de l’Intifada. Les deux officiers
scrupuleux y avaient pensé d’eux-mêmes et avaient initié des
‘entraînements Intifada’ avant d’aller sur le terrain lui-même.
Si un soldat s’entraîne, il sait ce qu’on attend de lui et
son comportement se conforme alors aux normes de l’armée et non
pas aux instincts de l’âge des cavernes.
« Pour
ce qui est de la tradition du combat, j’ai été en contact avec
cette tradition dès la maison. Mon père me parlait de la guerre
du Liban. Il commandait un groupe de reconnaissance. Un jour, de
nombreux Chiites en colère s’étaient assemblés à l’entrée
de la base, et les soldats étaient plutôt serrés. Mon père et
quelques autres soldats sont entrés dans la foule, ils ont discuté
avec les gens et les ont calmés. Mon père m’a dit alors que
quelqu'un qui n’aurait pas connu les Arabes et qui se serait
senti oppressé par toute la situation, aurait pu ouvrir le feu.
C’est une histoire que j’ai entendue, enfant, en 83. Ensuite,
pendant l’Intifada, je n’ai cessé de voir comment la pression
provoquait des réactions extrêmes et plus violentes. Il y avait
un commandant de section qui était stressé et qui soulevait
chaque fois beaucoup d’agitation. Il lui manquait la tradition
du combat comme l’histoire de mon père où le courage se
distingue par le fait qu’ils n’ont pas ouvert le feu. La
tradition du combat est quelque chose de structuré que transmet
le département enseignant de l’armée, et ça manque. »
Pourriez-vous
résumer le message de l’article, pour les lecteurs du journal ?
« Le
message de l’étude est peut-être trop complexe pour un article
de journal. Freud parle de pulsion agressive destructrice. Dans
une lettre à Einstein datée de 1932, il écrivait :
"En entendant parler des atrocités de l’Histoire, on a
parfois l’impression que les mobiles idéologiques n’avaient
que valeur de prétextes à d’intenses désirs de
destruction". C’est présent chez tout le monde, dans
toutes les langues, dans toutes les religions et tout au long des
siècles et des millénaires de l’Histoire, et bien sûr avant
elle encore. Il y a des cultures plus violentes, c’est vrai,
mais la violence est apparue dans toute culture. Il y a des
situations qui excitent et ramènent la violence à la surface.
« Il
n’y a rien de surprenant dans la réaction des soldats envoyés
là-bas. Dans une situation d’abandon, sans supervision de
l’autorité supérieure, sans recherche psychologique
substantielle, sans examen, ils ont agi en suivant leurs instincts
et leurs émotions. Mais, en dépit de tout ce qui s’est passé
là-bas, un nombre appréciable de soldats ont tenu honorablement ;
grâce à des valeurs, au soutien venu de la maison, au
professionnalisme et à la capacité de retenue. Les opinions
politiques n’ont en rien influencé le comportement ; les
opinions politiques se sont modifiées en accord avec le
comportement et non l’inverse ».
On nous a donné des matraques et nous, on frappait
Un
soldat de la compagnie a accepté d’être interviewé sous son
vrai nom, pour cet article. Ilan Vilenda, 38 ans, célibataire,
vit aujourd’hui dans un moshav de la vallée d’Izraël. Il est
né dans le kibboutz Merhavia, de parents immigrés, d’une mère
française et d’un père hollandais, qui se sont connus alors
qu’ils étaient volontaires dans le kibboutz en 1967. Vilenda a
été appelé sous les drapeaux en 1988 et a servi dans la brigade
Givati. Pour transgressions à la discipline, il a été envoyé
en prison à quatre reprises, transféré dans le commandement sud
et intégré à la compagnie d’infanterie blindée Ashhar, peu
après que ses soldats se soient mutinés et soient partis à
Eilat. Il a été envoyé pour une formation de commandant de
brigade puis il a été, à sa demande, transféré dans la
compagnie Ashbal.
Quand
il est arrivé à la base d’Ashbal, près de Rafah, Noufar
Yishai-Karin y était déjà. Il était sergent d’opérations et
est resté au même endroit jusqu’à la fin de la guerre du
Golfe. « C’était comme dans le film "La colline Halfon ne répond pas". Des tentes dans le désert,
un garde-frontière à la porte et des rouleaux de fil de fer
barbelé et tu voyais la mer et Tel Sultan, le quartier nord de
Rafah. On faisait un travail de police, on patrouillait et on
essayait de faire régner l’ordre. S’ils lançaient des
pierres, nous avions des recours comme du gaz lacrymogène, des
balles en caoutchouc et en plastic ; on nous a donné des
matraques en bois et on frappait. J’ai vu des choses pas faciles
et il y en a d’autres dont j’ai entendu parler.
« Notre
commandant était pour qu’on leur rentre dedans avec des coups.
C’était une espèce de combat sans armes à feu. Ils montaient
des embuscades et c’était comme jouer au chat et à la souris.
Moi personnellement, je frappais un enfant ici, un enfant là,
avec la main ou la matraque. Les vrais coups étaient pour les
adultes. Il y en a un qui avait la télévision chez lui et la
patrouille allait chez lui pour voir les matches du Mondial
jusqu’à ce qu’il s’énerve et nous dise d’emporter le
poste de télévision. Nous étions comme des policiers, mais sans
loi. On n’était pas dans des histoires de corruption, mais on
faisait ce qu’on voulait parce que la loi c’était nous et que
nous contrôlions la rue. »
Comment
expliquez-vous cela ?
« Le
travail dans les Territoires se créait de lui-même. Personne
n’avait de doctrine de combat dans les Territoires. Nous
voulions être des soldats combattants et nous nous battions comme
nous avions compris qu’il fallait combattre. Par la suite, nous
avons compris qu’il s’agissait d’exécuter un ordre
d’arrestation et qu’on ne pouvait pas donner des coups, comme
ça. C’était irréel. Je rentrais à la maison et dans
l’autobus un Arabe est assis à côté de toi et un quart
d’heure a passé et tu ne lui as pas demandé sa carte
d’identité, ni fait une petite tape. Je vivais dans deux mondes
séparés et le passage se faisait quand tu mettais ton uniforme
de sortie et que tu retournais à la maison. Et alors tu te
retrouvais dans un autre monde, dans lequel on ne veut pas te tuer
et où tu n’as envie de frapper personne. Le dimanche, tu
rentrais à la base et tout recommençait. Terriblement étrange,
mais on ne s’occupait pas de sentiment et de choses de ce genre.
On faisait le travail. »
Cela
n’influençait-il pas le comportement dans la vie civile ?
« C’est
clair que mon comportement dans le kibboutz ce n’est pas mon
comportement à Gaza. C’étaient deux mondes parallèles.
C’est la même personnalité qui réagit différemment à deux
cas extrêmes et tu es le même homme. On développait une autre
personnalité parce qu’il nous fallait faire ce travail. Au début
de mon service, je m’identifiais au Mapam et il n’y avait là
pas de place pour que je me mette à frapper qui que ce soit, mais
à Rafah, tu es atteint par une pierre, puis une autre et tu
accumules énormément de colère qui finit par exploser sous
forme de violence. C’était aussi censé être ça notre réaction.
Nous étions là pour leur rendre la pareille. Ça m’a peut-être
rendu rude, grossier. Mes opinions politiques ont changé à
l’armée. J’ai viré à droite et je vote Mafdal [Parti
National Religieux - NdT]. J’ai été démobilisé en 91.
J’ai travaillé six mois environ dans le kibboutz puis je suis
parti en Hollande où j’ai travaillé plusieurs années dans le
tourisme, et j’ai fabriqué des fromages et des sabots en bois.
J’y ai aussi fumé des drogues en vente libre. En 95, je suis
allé en Inde. »
Début
96, Vilenda a été arrêté à Goa, avec cinq autres Israéliens,
en possession de hashish et de LSD. Après un an passé en prison,
ils ont été jugés et condamnés à dix ans de prison. Ils ont
fait appel du verdict et, après environ un an, avec l’aide du
Ministère des Affaires étrangères et du Président Ezer Weizman,
ils ont été libérés et il est rentré en Israël.
« Je
n’ai pas encore trouvé ma place », dit-il, « mais
j’étais déjà bizarre avant le service militaire. J’ai été
un enfant hyperactif. Je voulais servir le pays et c’était ça
le boulot. Toute l’armée, c’était un ordre parfaitement illégal.
Non pas qu’à Rafah nous fussions quelque chose
d’exceptionnel. A l’armée, jamais les missions n’ont insinué
en moi le moindre doute. Tu te convaincs toi-même que c’est là
ce que tu dois faire et tu es plein d’adrénaline et il y a intérêt.
Bien des fois, j’ai pensé, waouh, ce que je fais n’est pas
bien, mais un soldat qui tue au front un autre soldat, c’est
pire. »
Etes-vous
déçu ?
« Nous
avons fait trois ans dans l’armée. Nous n’avons pas obtenu un
travail par priorité ni des conditions pour étudier à
l’université ; nous n’avons pas attendu de miracle ici
dans le pays, et beaucoup parmi la compagnie ont quitté le pays.
Je suis agriculteur et quand je suis
revenu d’Inde, c’était plein de Thaïlandais ici. Le
monde n’attendait pas précisément que nous revenions au
kibboutz. Je ne sens pas qu’on nous ait utilisés ; j’espère
que c’est ce qu’ils ont fait. Je suis allé volontairement à
l’armée et je n’aurais servi aucune autre armée au monde. »
Sa
mère a dit, cette semaine : « Il a mûri et il a changé
à l’armée. J’ai envoyé un kibboutznik sympa et j’ai eu en
retour un gars qui hait les Arabes. »
Proposer une traduction intégrale de cet
article de Dalia Karpel ne constitue en rien une invitation à
idéaliser la position de cette jeune psychologue israélienne,
Noufar Yishai-Karin. Son propos me parait lui-même révélateur,
au même titre que les fragments de témoignages des soldats - si
ce n'est qu'il est, lui, un témoignage qui s'ignore.
La préoccupation manifestée ne serait-elle pas de rendre
l’occupation plus douce pour les soldats israéliens, leur éviter
de sortir traumatisés de leur service militaire au sein d’une
armée tenue « d’investir le minimum en ressources
humaines » ? Il m'a semblé que même cet enfant
de quatre ans, dont un officier brise un bras et une jambe,
n’avait pas réellement droit à exister dans ce texte :
il ne parvient pas être davantage que l’objet sur lequel
s’opère l’acte d’un soldat. (NdT)
(Traduction
de l'hébreu : Michel Ghys)
 |