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Opinion
Le Monde Arabe,
retour à l'Histoire
Brahim Senouci

Dimanche 30 janvier 2011
Dans un article écrit il y a deux ans, peu avant la fin du
massacre de Gaza, , j’avais écrit ceci (http://brahim-senouci.over-blog.com/article-26832721.html):
La tragédie de Gaza est d’abord, bien sûr, celle des
Palestiniens, punis pour leur quête obstinée de liberté. Elle
est aussi celle du monde arabe. Gouverné par des potentats
ventrus dont le seul horizon politique est celui du maintien au
pouvoir et de sa transmission à leur progéniture, il assiste au
spectacle de sa déconfiture dans le réduit mortifère de Gaza.
C’est là que se joue, en effet, en modèle réduit et en accéléré,
la répétition de la pièce de théâtre dans laquelle il tiendra le
rôle principal, celui du cadavre empuanti (encerclé, dirait
Kateb Yacine), gisant sur un matelas de pétrodollars.
Cette sombre prévision était d’actualité au moment de la sortie
de ce papier. Souvenons-nous du paysage politique d’alors. Le
monde occidental s’inquiète de l’émergence de nouveaux acteurs
qui viennent bousculer, sinon contester sa prééminence. La
Chine, en particulier, s’impose à l’évidence comme la grande
puissance de demain. Beaucoup interprètent, à tort, comme une
erreur le fait qu’elle ait engrangé plusieurs centaines de
milliards de dollars de créances douteuses aux Etats-Unis.
C’est, au contraire, une manière de peser sur un futur
partenaire-rival et de négocier avec lui en position de force au
moment où se lancera le Grand Jeu planétaire. Outre la Chine,
l’Inde, le Brésil, la Russie, parlent d’une voix de plus en plus
forte et revendiquent une participation de plus en plus
importante dans la conduite des affaires du monde. Les dragons
asiatiques inondent les marchés de produits de plus en plus
sophistiqués. Même l’Afrique subsaharienne relève la tête et
affiche des taux de croissance qui lui permettent de pouvoir
envisager une sortie à terme du sous-développement.
Pendant ce temps, Israël, petit pays de quelques millions
d’habitants, doté d’armes de destruction massive il est vrai,
s’acharne sur Gaza, petit réduit arabe surpeuplé, d’abord en le
maintenant sous blocus puis en faisant pleuvoir sur lui plus de
bombes que ce qu’a reçu l’Allemagne nazie en six années de
guerre ! Les
deux-cents millions d’Arabes environnants contemplent le
spectacle, impuissants. Leurs dirigeants autoproclamés sont non
seulement inertes mais contraints même dans leur expression. Ils
ne doivent pas condamner de manière trop violente cette
opération car ils se feraient recadrer par leurs protecteurs qui
sont, sinon les promoteurs du massacre, en sont du moins les
complices. Ainsi, le monde arabe, loin des lumières de la
civilisation brillante dont il illumina le monde, encombré des
richesses dont la Nature l’a dotés, richesses vouées à être
partagées entre ses prédateurs locaux et les puissances
étrangères qui leur assurent la sécurité, signe par son silence
humiliant face au massacre de Gaza sa sortie de l’Histoire.
Tableau bien sombre… Peut-être l’est-il moins aujourd’hui. Les
événements de Tunisie et d’Egypte, les soubresauts qui agitent
l’Algérie, le Yémen et la Mauritanie, sont annonciateurs d’une
transformation profonde, au pied de la lettre une révolution.
Contrairement à ce qu’avancent l’écrasante majorité des
commentateurs, l’insurrection n’est pas seulement sociale. Bien
entendu, la dégradation des conditions de vie a joué un rôle
important dans son déclenchement. Elle n’est même pas seulement
politique. Bien sûr, là encore, la soumission à des potentats
corrompus est devenue insupportable et le désir de démocratie a
fini par avoir raison de la peur qu’ils inspiraient. Mais il y a
quelque chose de plus profond sans doute…
Il y a une forme de désespoir arabe, nourri par l’immense
frustration d’une assignation humiliante à un rôle de figurant
dans le théâtre du monde. Les conditions sociales sont
globalement mauvaises, en dépit des richesses du sous-sol. La
liberté d’expression est inexistante ; le bon vouloir des
dirigeants est la règle. Quand une dictature s’établit, elle est
en général le résultat d’un deal. En Tunisie, Ben Ali a pu
régner 23 ans parce qu’il avait conclu avec son peuple un accord
tacite, qui consistait en l’abandon par ce dernier de son libre
arbitre en échange de la sécurité et d’une prospérité relative,
mais aussi du maintien d’un certain ordre de nature à préserver
un peuple frileux de la prise en main de son destin. Le même
genre de deal a été passé dans l’écrasante majorité des pays
arabes.
Je vous protégerai contre les dangers de l’aventure ; en
échange, vous me serez soumis. Vous ne pouvez prétendre à mieux.
Vous n’êtes pas capables de vous prendre en charge, de vous
administrer. Vous êtes une entité décadente. Vous avez été
colonisés et traités comme des sous-hommes des décennies durant.
Contentez-vous du sort enviable d’enfants sages, subissant en
silence la dictature d’un père cruel et cupide. Les vents du
large ne sont pas pour vous ; laissez cela aux Européens, aux
Asiatiques. Alimentez-les de votre pétrole et de votre gaz et
courbez l’échine devant eux. A ce prix, vous aurez, nous aurons
la paix des médiocres et des sans-grades.
Tel est, non dits inclus, le discours de nos dirigeants.
Et puis, cette situation est devenue insupportable, parce que ce
père fouettard que nous craignions mais que nous respections
parce que nous avions investi dans sa morgue et ses harangues
les ultimes lambeaux de notre gloire s’est avéré lui-même être
un domestique servile, sénile, voué à ramper devant ses maîtres
et à accomplir les misérables tâches dont ils le chargent. Dans
le même temps, le père fouettard s’est révélé incapable de
remplir sa part de l’échange. L’insécurité, le chômage, la
maladie sont devenues notre lot ; nos journées sont devenues des
courses à handicap, consacrées à hanter les administrations en
quête de ces documents dont se goinfre ce père indigne, à
trouver des médicaments pour nos malades, à trouver de l’argent
pour acheter des passe-droits, une place dans une queue, un visa
pour ailleurs, une place dans le prochain radeau qui s’abîmera
en mer avec nos enfants dont ce père
haïssable aura fait le désespoir.
Alors, nous avons choisi de laisser éclater notre colère. Nous
restons sourds désormais aux discours de nos dirigeants qui nous
expliquent qu’ils nous ont compris, qu’ils vont remédier à nos
maux, baisser le prix de l’huile et du sucre, nous inscrire en
masse sur les listes des attributaires futurs de logements
fantômes…
Oui, Raïs de tous poils, nous avons grandi à votre ombre. Nous
avons compris que vous n’êtes pas notre salut mais notre
malédiction. Nous ne voulons plus de votre mépris ; nous avons
compris que vous en êtes vous-mêmes l’objet, de la part de vos
maîtres. Vous avez perdu à nos yeux tout ce pour quoi nous avons
consenti si longtemps à vivre sous votre férule. Vous vous êtes
consacrés à notre abaissement, jamais à notre élévation. Vous
avez fait de notre quotidien un désert. Vous avez réussi à nous
rendre insupportables et à fuir les beaux pays dont la Nature
nous a dotés. Vous nous avez interdit la réflexion, l’éducation,
la justice, le débat. Vous n’avez cessé de nous percevoir comme
une menace. Il n’est jamais venu à l’esprit d’aucun d’entre vous
de vous mettre à notre écoute, de servir nos intérêts, notre
bien-être, de nous laisser rêver à un horizon moderne. Vous
auriez bénéficié de la protection et de l’affection de vos
peuples. Au lieu de cela, vous en êtes réduits à les quémander
auprès de vos tuteurs étrangers qui vous méprisent. Voyez le
sort du président tunisien qui les a si bien servis pendant des
décennies, ce qui ne l’a pas empêché d’être rejeté comme un
malpropre et d’entamer une vie de misérable errance.
Ce que veulent les peuples du monde arabe, c’est la fin des
dictateurs infantilisants, l’accès à la maîtrise de leur
devenir, leur présence à la table des discussions sur le devenir
du monde, en bref de revenir dans l’Histoire.
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