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The Guardian
Lorsqu’un
antisémite n’est pas un antisémite
Arthur
Neslen *
5 avril 2007
http://commentisfree.guardian.co.uk/arthur_neslen/2007/04/when_an_antisemite_is_not_an_a.html
Qu’ont
en commun Einstein, le Mahatma Gandhi, Ehoud Olmert et moi-même ?
Nous pourrions chacun être censurés pour racisme, d’après la
« définition de travail de l’antisémitisme » (« working
definition of anti-semitism ») de l’Observatoire européen
des phénomènes racistes et xénophobes (EUMC), qui a été adoptée,
la semaine dernière, comme politique officielle par le National
Union of Students.
Cette
définition a récemment tout balayé devant elle, endossée
partout, depuis le Rapport
parlementaire multipartite sur l’antisémitisme jusqu’au délégué
spécial du département d’Etat américain pour la lutte
contre l’antisémitisme. Le gouvernement britannique s’est
engagé à réexaminer sa propre définition de l’antisémitisme
si l’organe qui doit succéder à l’EUMC, l’Agence pour les
Droits Fondamentaux, ratifie la nouvelle lingua franca.
Il
est dès lors quelque peu atterrant de découvrir que la nouvelle
définition a été largement rédigée par un avocat pro-Israël
qui multiplie les exposés sur la manière d’élider la
distinction entre antisionisme et haine des Juifs. Kenneth Stern
est l’expert de l’American Jewish Committee en matière
d’antisémitisme et, dans Defining
Anti-Semitism, un texte publié par l’Institut Stephen Roth
de l’Université de Tel Aviv, il expliquait comment il avait développé
la définition de travail, « avec d’autres experts »,
dans la seconde moitié de 2004.
De
manière significative, ce texte impliquait de traiter la haine
religieuse et raciale des Juifs en même temps que ce qu’il étiquetait
d’antisémitisme « politique ». Ce dernier, prétendait-il,
est « autrement connu, ces dernières années, comme
antisionisme, qui traite Israël comme le Juif classique ».
Les antisémites politiques pourraient donc inclure, par exemple,
ceux qui « cherchent à contester à Israël son statut de
membre à part entière au sein de la communauté des nations »,
vraisemblablement par la voie d’initiatives de boycott.
Naturellement, comparer Israël à l’Afrique du Sud au temps de
l’apartheid est aussi, dans le cadre proposé par Kenneth Stern,
« une expression d’antisémitisme ».
Son
organisation, l’AJC, se vante de ce que, durant la période de
consultation, l’EUMC a accepté son invitation à convoquer
une consultation portant sur la définition de travail.
Contrairement à quelques-uns des autres contributeurs juifs au
processus de consultation, l’exposé
que fait l’AJC de sa mission compte parmi ses préoccupations
les plus pressantes, d’accroître le soutien à « la quête
d’Israël pour la paix et la sécurité » et de
contrecarrer « le traitement fait à Israël au sein des
Nations Unies ». Mais Stern paraît tout particulièrement
intéressé à discréditer l’antisionisme. L’annonce
d’une conférence qu’il donnera, le mois prochain, sur le thème
« Antisémitisme et antisionisme », précise qu’il
abordera la question : « Quels sont les ingrédients
essentiels d’une stratégie visant à combattre l’antisionisme
comme antisémitisme, tant ici qu’à l’étranger ? »
Au
risque de paraître désinvolte, je dirais que persuader des décideurs
politiques de brouiller la différence entre les deux dans leur définition
de travail pourrait être un bon départ. C’est précisément ce
que l’EUMC a fini par faire. « L’antisémitisme »,
dit d’entrée de jeu son rapport, « est une certaine
perception des Juifs qui peut se traduire par de la haine ».
Une telle perception pourrait comprendre des calomnies stéréotypées
ou déshumanisantes portant par exemple sur :
Le pouvoir des Juifs comme collectivité – comme en
particulier, mais pas exclusivement, le mythe d’une conspiration
juive mondiale ou celui des Juifs contrôlant les médias, l’économie,
le gouvernement ou d’autres institutions sociétales.
Mais
elle pourrait aussi comprendre une litanie de mots d’ordre de
lobbyistes, tels que :
Dénier au peuple juif le droit à l’autodétermination
(par exemple, en déclarant que l’existence de l’Etat d’Israël
est une entreprise raciste) ; user de deux poids deux mesures
en exigeant d’Israël un comportement que l’on n’attend ni
ne demande d’aucune autre nation démocratique… ; établir
des comparaisons entre la politique actuelle d’Israël et celle
des nazis ; tenir les Juifs pour collectivement responsables
des actions de l’Etat d’Israël.
Les
militants de la paix juifs ont toujours reculé devant ce dernier
point en se désolidarisant de crimes de guerre commis en leur
nom. Malheureusement, Olmert ne s’est pas montré aussi
circonspect lorsque, le 7 juillet, il a déclaré aux United
Jewish Communities que l’invasion du Liban était « une
guerre menée par tous les Juifs ».
Cependant,
selon la nouvelle définition, il pourrait bien y avoir « double
standard » antisémite dans le fait de réserver la critique
au seul Ehoud Olmert alors que les odieux propos de l’ancien
dirigeant indien, Mahatma
Ghandi, sont encore enseignés dans les écoles de
Grande-Bretagne. En 1938, Ghandi disait qu’il considérait que
« la Palestine appartenait aux Arabes, au même titre que
l’Angleterre appartenait aux Anglais ou la France aux Français ».
Il pourrait bien ainsi s’interdire lui-même de pouvoir
s’exprimer, aujourd’hui, dans un collège britannique.
Einstein
pourtant aurait fait un flop. Après le massacre de Deir Yassin où
plus de 250 civils palestiniens ont été tués en 1948, il avait
signé une letter
to the New York Times décrivant le parti Herout (alias
Likoud) comme étant « étroitement apparenté, dans son
orientation, ses méthode, sa philosophie politique et son attrait
social, aux partis nazi et fasciste ». Son dirigeant de l’époque
(et futur premier ministre d’Israël), Menahem Begin, représentait
des « éléments fascistes » en Israël et son parti
avait « ouvertement prêché la doctrine de l’Etat
fasciste ». Ainsi Einstein aurait été recalé au test de
la « comparaison entre politique israélienne et politique
des nazis », de l’EUMC.
Mais
même des autorités supérieures à Einstein pourraient échouer
à l’épreuve Stern. Après tout, en Lévitique 25 :23,
Dieu chargeait Moïse de dire au peuple juif que « le pays
est à moi ; vous n’êtes que des étrangers logés chez
moi ». Qu’était-ce là sinon dénier au peuple juif le
droit à l’autodétermination ? Demandez-Lui des comptes
devant l’AJC, Kenneth.
La
terrible ironie de tout ceci, c’est que, dans son programme
politique actuel, le British National party pourrait avoir peu de
problème avec la définition de travail. Au cours de la guerre du
Liban, par exemple, Lee Barnes, chargé des questions juridiques
au BNP, écrivait
sur le site Internet du parti :
En tant que nationaliste, je peux dire que je
soutiens Israël à 100% dans son conflit avec le Hezbollah. En
fait, j’espère qu’ils vont rayer le Hezbollah de la carte du
Liban et les bombarder jusqu’à ne laisser que de larges cratères
poisseux, là où se trouvaient leurs cantons islamiques extrémistes
de terreur.
Donc
Lee Barnes réussirait le test de l’EUMC. Par comparaison, les
antisionistes juifs (comme moi-même) qui ont été physiquement
attaqués par des membres dirigeants du BNP et qui ont subi des
campagnes antisémites pourraient devoir affronter la censure ou
pire. Comment en sommes-nous arrivés là ?
Certains
Palestiniens parlent, assurément, des « Yehouds »
d’une manière péjorative, citent des textes diffamatoires sans
réfléchir et font des déclarations stupides sur le génocide
juif. Mais c’est ce qui arrive au langage lorsque vous pressez
votre pied sur la gorge de quelqu'un. Les victimes noires de la ségrégation
dans le Sud Profond parlaient des « honkys »
et la Nation de l’Islam de Malcolm X prêchait qu’un
scientifique maléfique nommé Yaqub
avait créé les blancs dans une expérience en éprouvette qui
avait mal tourné. Cela n’en faisait pas des racistes, parce que
le racisme décrit d’habitude un ensemble concret de relations
de pouvoir bien plus qu’il ne fait une collection abstraite de
préjugés.
Bien
sûr, des relations de pouvoir peuvent elles-mêmes être
troubles. Lorsque des franges cinglées du mouvement
pro-palestinien tentent de faire alliance avec des néo-nazis en
brouillant la distinction entre Juifs et sionistes, il faut
s’opposer à eux. Mais le faire devient une entreprise beaucoup
plus difficile quand, pour des raisons diverses, des idéologues
sionistes et des bureaucrates de Bruxelles brouillent exactement
la même distinction, mais d’une manière plus efficace. C’est
pourquoi nul ne devrait se laisser intimider à les contester sur
leurs exécrables nouvelles directives.
Pour
paraphraser la vieille blague sur les féministes : combien
faut-il de lobbyistes pro-israéliens pour changer la définition
de travail de l’ampoule électrique ? Un, et ce n’est pas
antisémite de le dire.
(Traduction
de l’anglais : Michel Ghys)
*
Arthur Neslen est journaliste freelance et travaille à
Tel Aviv. Son premier livre, Occupied Minds :
A journey through the Israeli psyche, a été publié par
Pluto Press en mars 2007. En 2003-2004, Arthur Neslen a été le
correspondant à Londres d’ Aljazeera.net - le seul journaliste
juif du site - et pendant 5 ans, l’éditeur international du
magazine Red Pepper.
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