|
Les amis belges de Shalom Arshav
Ami
Ayalon : Les Israéliens n’auront la sécurité que lorsque
les Palestiniens auront l’espoir
 Le
25 juin 2003, l’Israélien Ami Ayalon et le Palestinien Sari
Nusseibeh lançaient ensemble la campagne civile pour la paix
intitulée la Voix des Peuples. Cette initiative s’articule
autour d’une déclaration de principe en six points dont le
fondement est la formule 2 peuples, 2 Etats. Depuis lors, elle a
recueilli presque 500.000 signatures et Ami Ayalon a fait son entrée
sur la scène politique. En 2006, il devient député travailliste
à la Knesset et depuis septembre 2007, il siège au gouvernement
comme ministre sans portefeuille. Cet ancien commandant en chef
des forces navales israéliennes et ancien directeur des services
de renseignement intérieur, le Shin Beth (1996-2000) participait
au Parlement européen à une conférence sur le développement régional
au Proche-Orient. A cette occasion, il a accordé un entretien à
l’équipe de Kol Shalom.
NdT
Interview exclusif de Ami Ayalon pour Kol
Shalom - 3 juillet 2008
Pourquoi considérez-vous
que l’armée a tendance à privilégier l’usage de la force et
a du mal à comprendre que les Israéliens n’auront la sécurité
que lorsque les Palestiniens auront l’espoir ?
Quand j’étais militaire,
j’avais le même problème. Les militaires ont tendance à voir
le monde à travers la lunette de leur fusil. Quelle que soit
l’arme dans laquelle ils servent, les militaires croient que la
force est la réponse au problème. Cela peut paraître simpliste
mais c’est ce qu’on attend de l’armée : qu’elle
fasse usage de la force. En démocratie, c’est aux dirigeants
politiques d’ordonner aux militaires de recourir ou non à la
force armée. En ce qui me concerne, j’ai pris conscience des
limites de la force lorsque je suis devenu directeur du Shin Beth.
L’approche et l’organisation sont différentes de l’armée.
Cela ne signifie pas pour autant que nous devons abandonner définitivement
l’usage de la force. Que cela plaise ou non, nous serons encore
amener à le faire. En revanche, il faut savoir que cela ne résout
pas le conflit. Pour ce faire, il faut tenir compte des attentes,
des frustrations et des espoirs des Palestiniens. Des barrages en
Cisjordanie suscitent la haine et frustration des Palestiniens en
raison des difficultés que cela engendre dans leur vie
quotidienne. Tant que ces dispositifs seront en place, nous serons
incapables de créer une vie meilleure pour les Palestiniens.
C’est pourquoi, il est nécessaire de rechercher l’équilibre
entre les exigences de sécurité et les préjudices causés aux
Palestiniens. Sur cette question cruciale, le débat existe en
Israël, même au sein de l’armée. De nombreux officiers
pensent qu’on peut réduire le nombre de barrages car cela
diminuera les frustrations des Palestiniens qui pourront alors
vivre normalement. D’autres, en revanche, demeurent convaincus
que chaque fois que nous prenons une mesure de ce type, nous ne récoltons
que plus de violence et de terreur.
Pensez-vous encore
que les traumatismes juifs du passé soient à l’origine de
cette survalorisation de la force ?
Oui. Ce n’est pas quelque chose
que nous pouvons changer en un seul coup. Il faudra encore
attendre une autre génération. Ce n’est pas un ennemi
militaire qui effraye les Israéliens. Nous possédons des capacités
militaires importantes pour nous défendre contre lui. C’est
beaucoup plus profond : nous ne faisons confiance en
personne. La cause de cette méfiance énorme se retrouve dans
notre histoire et surtout dans la manière dont l’interprétons
encore aujourd’hui. Quand le peuple juif avait besoin d’aide
et d’assistance, personne ne s’est manifesté et les Juifs étaient
seuls face à un ennemi qui l’exterminait. Nous projetons ce
traumatisme sur la situation actuelle. Cette lecture de
l’histoire est à l’origine de nombreuses mesures politiques
et militaires que nous prenons. Pour ne pas arranger les choses,
nous ne sommes pas non plus les seuls au Proche-Orient à croire
que le langage de la force est le meilleur. C’est un échec
terrible pour la région. Le processus d’Oslo fut justement une
tentative d’abandon du langage de la force pour utiliser enfin
celui de la négociation et de la diplomatie. Cela n’a pas
fonctionné et rétrospectivement, on s’aperçoit que les
perceptions réciproques des deux sociétés n’ont pas changé.
Le Président français,
Nicolas Sarkozy, a rendu une visite officielle en Israël. A cette
occasion il a prononcé un discours à la tribune de la Knesset
qui a été vivement salué en Israël et dans les capitales
arabes et européennes. Est-ce la première fois qu’un dirigeant
européen trouve les mots pour faire passer des messages clairs
aux Israéliens ?
Non. Une nouvelle génération de
dirigeants européens, à laquelle Nicolas Sarkozy appartient,
tient ce discours depuis quelques années. C’est le cas
d’Angela Merkel et de Tony Blair. En ce qui concerne la France,
il est vrai que c’est la première fois qu’un Président de la
République s’adresse à nous de cette manière. Il a dit très
clairement des choses importantes et encore inacceptables pour
certains Israéliens. Mais le ton qu’il a adopté pour le dire
rendait ses paroles audibles. Pendant longtemps nous étions
convaincus que les Français ne se préoccupaient pas du tout de
l’existence d’Israël et de sa sécurité. Il est intéressant
d’observer que les Israéliens ont aussi changé. Nous avons
acquis une plus grande capacité d’écoute. Depuis la deuxième
guerre du Liban, les Israéliens ont compris qu’ils ne sont pas
seuls dans le monde et qu’ils appartiennent à une coalition de
nations du Moyen-Orient confrontées à des défis communs.
Depuis que vous
entrez dans l’arène politique, quelle place accordez-vous à
l’initiative la Voix des Peuples dont vous êtes à l’origine
avec Sari Nusseibeh ?
Je reste évidemment attaché à
cette initiative de paix. Toutefois, je suis conscient que je ne
peux exiger des signataires israéliens et de tous ceux qui
m’ont soutenu de mes suivre politiquement et de voter pour moi.
La Voix des Peuples est avant tout portée par la société civile
et demeure ainsi. Je peux en revanche essayer de faire en
politique ce que j’ai pu faire avec la Voix des Peuples. A
l’instar de cette initiative, l’accord définitif entre Israéliens
et Palestiniens doit s’appuyer sur les mêmes principes clairs
pour les deux parties. Aucune ambiguïté ne doit être maintenue.
Tout ce qui figure dans la Voix des Peuples constitue la base de
la solution du conflit israélo-palestinien.
L’homme
politique que vous êtes tient-il compte des vents comme
l’amiral que vous étiez par le passé ?
En politique comme en mer, il
n’est pas nécessaire de savoir d’où vient le vent ni dans
quelle direction il souffle. Il est en revanche indispensable pour
un marin de savoir où il veut emmener son navire. Quand on sait
vers où on doit naviguer, on peut alors utiliser les vents
correctement. Un marin qui ne sait pas où il va, aucun vent au
monde ne pourra l’y emmener à sa place. C’est pareil en
politique.
Propos recueillis par l’équipe
de Kol Shalom
Publié le 11 juillet 2008 avec l'aimable autorisation
de Kol Shalom.
 |