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Mahsom
Etat
juif-démocratique
Adi
Ophir
Mahsom, 12 août
2007
www.mahsom.com/article.php?id=5839
Etat
juif-démocratique. Etat juif-démocratique. Etat juif-démocratique.
On peut se contenter de cela. Comme une formule magique, il suffit
de dire « Etat juif-démocratique » un nombre
suffisant de fois pour que s’opère une sorte de miracle. Tout
à coup disparaît tout ce qui n’est pas démocratique et tout
ce qui n’est pas juif dans l’Etat juif-démocratique.
Politiciens et journalistes, enseignants et juges, orateurs et prédicateurs,
policiers et soldats, tous accourent pour prononcer
l’incantation : juif-démocratique. Incantation contre le démon
ethnique et contre le démon démographique, contre le démon
raciste et contre le démon post-sioniste. Si simplement on dit
suffisamment souvent « juif-démocratique », on verra
disparaître la honte de quarante ans d’occupation et
s’effacer la honte de l’administration militaire qui a précédé
l’occupation et disparaître trois millions et demi d’Arabes
qui veulent un Etat et encore un million et demi qui veulent une
autonomie culturelle et une citoyenneté avec des droits
collectifs et disparaître le racisme du discours public et du
code de lois et disparaître tous les présents-absents et les millions de dounams qui leur ont été volés
et tous leurs villages non enregistrés, et puis surtout disparaîtront
tous les sentiments de culpabilité et tous les efforts d’auto-illusion.
« Juif-démocratique »
n’est pas un écran de fumée. Il ne s’agit pas de cacher la réalité.
Maintenant tout, ou presque, est à découvert. Ce n’est donc
pas du camouflage, c’est une incantation, à la fois vœu et
formule magique. On adjure la réalité d’être autre que ce
qu’elle est, jusqu’à ce que tout à coup elle se métamorphose.
Comme la grenouille qui redevenait un prince, ou comme, dans
l’histoire d’Aladin, le méchant Jafar devenu génie et qui
retourne à l’intérieur de la bouteille. Regardez, ça marche.
Si on répète le mantra suffisamment souvent avec une foi entière
et en fermant les yeux, alors, quand on les ouvre à nouveau, on
vit dans un Etat juif démocratique. Tout est bien sûr resté
pareil mais tout ce qui était gênant avant qu’on ne prononce
notre formule extraordinaire pour décrire la réalité (et pas
juste pour l’attendre), on n’en tient tout simplement plus
compte. Une partie de la réalité n’est pas prise en considération
parce qu’elle appartient au passé, et une autre partie parce
qu’on parle à partir d’une conscience de l’avenir. On parle
par une sorte d’étrange certitude qu’au bout du compte il
sera mis fin à l’occupation ; la majorité du peuple a déjà
déclaré préférer la paix aux territoires ; nous sommes déjà
sortis de Gaza et nous sortirons aussi de Cisjordanie, c’est
seulement une question de temps, et nous pourrons ainsi conserver
la majorité juive et aussi la démocratie.
La
profusion avec laquelle on nous parle, ces derniers temps, de
« juif-démocratique » témoigne d’un besoin désespéré
de chasser les démons. D’un côté, le démon post-sioniste qui
murmure : « Toujours pas démocratique », et de
l’autre côté, le démon démographique qui souffle :
« Bientôt plus juif ». Il y a un besoin désespéré
d’établir, dans l’imaginaire politique sinon dans la
politique elle-même, une manière de cloison entre nous, gens
respectables par essence, et l’occupation, le racisme, la
discrimination. Mais comme dans toute expression symptomatique, il
y a dans celle-ci une pointe de vérité. Il n’y a pas ici
seulement le murmure d’une incantation, mais aussi une simple
parole exprimant avec parcimonie une vérité fondamentale. Cette
vérité, c’est que, dans les conditions actuelles tout au
moins, un vrai Juif est juif-démocratique sans le démocratique,
et un vrai démocrate est juif-démocratique sans le juif. La
formule est connue. Robert Musil, qui a écrit « Un homme
sans qualité » dans les derniers jours de l’empire
austro-hongrois, définissait ainsi « autrichien » :
austro-hongrois moins le hongrois. Mais au moins, autrichien et
hongrois étaient tous deux du même registre. Juif et démocratique
relèvent de genres différents. Comment peut-on d’ailleurs les
unir ? Et voici la seconde vérité délivrée par le
marmonnement incantatoire. Cette vérité, c’est que juif et démocratique
ne sont reliés qu’au moyen d’un trait d’union qui est précisément
ce qui les sépare. Le trait d’union crée une liaison décomposable
autant qu’il unit, il rend présente et visible une différence
dans la mesure même où il est appelé à l’estomper. Ce trait
d’union offre un lien à peu près aussi stable et durable que
le lien promis par la conjonction « et ». Une
combinaison forgée par de simples mots et que de simples mots
scinderont un jour.
Grâce
au trait d’union, tout Juif inquiet peut s’offrir d’être démocrate :
il lui est promis que la composante juive de la formule protègera
le régime contre un excès de démocratie ; grâce au trait
d’union, tout démocrate inquiet peut sans crainte s’offrir
d’être juif : il lui est promis que la composante démocratique
de la formule garantira le régime d’un excès de judéité. La
symétrie est parfaite. Et la modération est mutuelle, aussi.
Tout est dans la mesure. Le sens de la mesure est le nom du jeu.
Un
instant : qu’en est-il des Arabes ? Comment un Arabe
est-il supposé entrer dans cette formule ? Le « juif »
qu’il y a dans « juif-démocratique » est-il destiné
à l’éloigner ? La réponse est claire : il trouve
refuge dans « démocratique », à condition qu’il
ait obtenu de devenir sujet du régime en 48 et qu’il n’a pas
dû attendre 67. Le « démocratique » dans la formule
est le refuge de l’Arabe israélien, sa cachette, après qu’il
a été éloigné de la première moitié de la formule. Par
l’effet de notre grande bonté, nous lui accordons une
citoyenneté et le reconnaissons comme israélien parce que nous
sommes démocrates. Mais la formule est symétrique. Et son
principe est : équilibre et modération. Si les Arabes, les
non-juifs, trouvent refuge dans la moitié « démocratique »
de la formule, qui trouve refuge dans sa moitié « juif » ?
Les non-démocrates bien entendu. Nous pardonnons aux racistes,
aux fascistes, aux théocrates hallucinés, chacun à leur manière,
parce qu’ils sont juifs. Ce refuge a un prix. Il est interdit
aux Arabes démocrates de modifier le caractère juif d’Israël.
Il est interdit aux racistes juifs de modifier son caractère démocratique.
Les
Arabes israéliens ont été condamnés à être citoyens d’un
Etat qui n’est pas le leur mais qui est celui d’autres dont
beaucoup ne sont pas ses citoyens. Les racistes juifs vivent dans
leur Etat, même si ce n’est pas exactement l’Etat dans lequel
ils voulaient vivre. Mais ici la symétrie est rompue. Lorsque les
Arabes osent discuter publiquement de la possibilité de remodeler
Israël comme l’Etat de tous ses citoyens ou comme Etat
binational, on les déclare « menace à la sécurité ».
Lorsque les racistes agissent – il ne se contentent pas de
parler – afin de consolider les rapports d’autorité entre
Juifs et Palestiniens ou de renforcer la démocratie israélienne
en tant que démocratie de seigneurs, on ne les menace de rien et
on ne leur impose pas de limites – au contraire, on les intègre
au gouvernement et on leur fournit toutes les ressources nécessaires.
Réflexion
faite, même ceci se cache déjà dans la formule « juif-démocratique ».
Israël est bel et bien juif-démocratique parce qu’il est démocratique
pour les Juifs. Il assure la démocratie aux maîtres juifs. Aux
Palestiniens israéliens, cette démocratie des seigneurs et maîtres
propose un refuge sous conditions restrictives, et aux
Palestiniens qui ne sont pas citoyens, elle propose l’enfer.
Comme en Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid, le caractère
démocratique du régime des seigneurs est une composante
importante dans la capacité de ce régime d’engager lesdits
seigneurs dans la création de conditions infernales pour les
sujets. Les sionistes bien intentionnés, qui parlent du droit du
peuple juif à un Etat nation à lui, s’attachent à chuchoter
l’incantation pour laquelle c’est comme s’il n’y avait pas
d’occupation, ou comme si l’occupation était une affaire
temporaire et étrangère au régime israélien, comme si quarante
des soixante années de ce régime n’avaient pas été consacrées
à dominer un autre peuple, et les vingt années restantes à
prendre le contrôle de ses terres à l’intérieur de la Ligne
Verte ; comme si un tiers des dix millions de personnes placées
sous le contrôle de l’Etat israélien n’étaient pas des
non-citoyens, privés de tous droits et de toute protection, plus
encore un cinquième d’entre elles qui sont détentrices d’une
citoyenneté boiteuse. Un Etat nation juif démocratique qui ne
soit pas une démocratie de seigneurs et maîtres, ce n’est pas
une description de la réalité mais un programme utopique. Ce
n’est pas moins utopique que la vision proposée par les
documents visionnaires arabes ni que la vision d’un Etat démocratique
unique entre la mer et le Jourdain. Mais « juif-démocratique »
n’apparaît pas comme une utopie. « Juif-démocratique »
prétend décrire une réalité. Et on a là exactement le moment
où la formule devient une incantation chuchotée par des gens qui
cherchent à faire entrer des démons dans la bouteille.
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Ce texte a été présenté
lors de la soirée organisée le 1er août 2007, par
l’organisation « Ofakim Hadashim » [Horizons
Nouveaux] en l’honneur du livre d’Amalia Rosenblum et Zvi
Triger, « Sans mots : la culture israélienne au miroir
de la langue » [en hébreu].
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Adi Ophir est professeur associé au Cohn Institute pour
l’histoire et la philosophie de la science et des idées de l’Université
de Tel Aviv
(Traduction
de l'hébreu : Michel Ghys)
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