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Ha'aretz
L’effet Liban
Ada
Ushpiz

Haaretz, 29
septembre 2006
www.haaretz.co.il/hasite/spages/768642.html
Version
anglaise : Fallout of shame
: www.haaretz.com/hasen/spages/768762.html
La guerre du Liban produit aussi des effets violents
et brutaux en Cisjordanie. C’est ce qu’a appris, dans sa
chair, Bilal Mouhsin, qui déclare avoir été victime de
traitements cruels de la part de trois soldats, alors qu’il
revenait de l’Université de Naplouse et qu’il rentrait chez
lui.
Le
26 août, deux semaines environ après la fin de la seconde guerre
du Liban, Tayer Bilal Mouhsin, un étudiant de 18 ans, au teint
sombre, de l’Université An-Najah de Naplouse a pris le chemin
de son lieu d’habitation à Naqurah. Il a parcouru
tranquillement à pied le trajet qui lui est familier, quotidien,
jusqu’au barrage de Beit Iba. Là, il a été pris en stop
jusqu’au village de Deir Sharaf où il a repris la marche dans
les collines rocailleuses, par un chemin évitant la route Deir
Sharaf – Naqurah, interdite aux Palestiniens. Cette limitation
des déplacements allonge son chemin d’une heure mais il y a
belle lurette qu’il s’y est habitué.
Le
chemin de contournement s’arrête à la route de Shavei Shomron
qui mène au Mont Garizim et qui est, elle aussi, interdite aux
Palestiniens. Cette route, Mouhsin a l’habitude de la traverser
en courant pour arriver aux terrains situés au-delà qui le
conduisent à son village par des chemins semés d’obstacles. Il
ne rencontre de soldats que rarement. Généralement, ils
l’ignorent, parfois ils lui demandent sa carte d’identité, le
retiennent une demi heure puis le libèrent. Ces derniers temps,
il n’est pas rare que des barrages surprises surgissent sur la
route, mais même cette routine épuisante, cela fait longtemps
qu’elle a cessé de lui paraître particulièrement menaçante.
Cette
après-midi là, un véhicule blindé se trouvait sur la route,
avec à son bord, le sergent H, le sergent Y et le conducteur. Ils
l’ont arrêté, lui ont pris sa carte d’identité, lui ont
donné l’ordre d’attendre à côté d’un autre à avoir été
ainsi « retenu » et qui se tenait sur le côté.
« Je ne connaissais
pas le jeune gars », a raconté Mouhsin, « Je
lui ai demandé : ‘Pourquoi es-tu ici ?’ Il m’a
dit : ‘Ils ont trouvé sur moi une cassette de Nasrallah,
ils l’ont prise et ils l’ont cassée’ ». Peu de
temps s’était écoulé, a poursuivi Mouhsin, quand un des
soldats s’est approché de lui et lui a demandé de traduire ce
qui était écrit sur le boîtier de la cassette. Le titre
« Promesse tenue »
scintillait devant ses yeux. Mouhsin a regardé la cassette puis a
dit qu’il ne savait pas. Le propriétaire de la cassette
s’obstinait lui aussi à dire qu’il ne savait pas. Le soldat
s’est mis en colère. « Bon. Attendez un instant », a-t-il lancé. Il parlait « l’arabe
des Juifs ». Il est allé au véhicule blindé et est
revenu avec un bâton à la main. Le propriétaire de la cassette,
qui avait déjà reçu des coups ce jour-là, s’est enfui à
toutes jambes. « Je
n’ai pas fui, je ne pouvais pas : ma carte d’identité était
entre leurs mains, je n’avais pas encore réalisé ce qui se
passait, ils n’avaient pas d’armes, ils n’ont pas tiré sur
lui, ils n’ont même essayé de le rattraper, et ils avaient
l’air de se contenter de m’avoir moi ».
Un coup de téléphone du Hezbollah
A
partir de ce moment-là, Mouhsin a été, selon son témoignage,
livré à la cruauté et aux mauvais traitements, pour le plaisir.
Le sergent H et le sergent Y l’ont, dit-il, traîné jusqu’au
véhicule blindé, lui ont mis des menottes en plastique et
l’ont obligé à chercher son camarade en fuite dans les champs
de ronces qui bordaient la route. Mais peu après, ils se sont
ravisés et, sans crier gare, se sont mis à le frapper et à lui
donner des coups de pieds. « Ils
m’accusaient de lui avoir dit de fuir », a-t-il raconté,
« L’un d’entre eux
m’a fait tomber et m’a frappé à la tête avec un gourdin.
J’ai essayé de me relever et ils ont continué à me porter des
coups violents et à m’injurier : shahid, Hezbollah, Hamas.
Je me suis relevé, j’ai marché sur la route, plié en deux,
endolori, avec eux derrière moi. L’un des deux m’a frappé à
la tête avec un bâton, j’ai perdu connaissance, je suis resté
inconscient une dizaine de minutes. Quand je me suis éveillé,
j’ai seulement ouvert les yeux, je ne comprenais même pas ce
qui m’arrivait. J’ai reçu encore des coups et des coups. »
Un
véhicule militaire est arrivé inopinément, ce qui a amené les
soldats à cesser de lui donner des coups. Le soldat du véhicule
les a réprimandés mais quand il est parti, ils se sont remis à
frapper. « Ils m’ont
dit : ‘Redresse-toi’. J’ai dit : ‘Je ne peux
pas’. Ils m’ont entraîné fiévreusement, furieux, et ils
m’ont frappé avec un bâton jusqu’à ce qu’il se brise. Le
sang me coulait sur la chemise et sur le visage et n’arrêtait
pas de couler. Le soldat m’a dit : ‘Enlève ta chemise et
sèche-toi la tête’. Un des soldats m’a demandé : ‘Tu
veux de l’eau ?’. J’ai dit oui. Alors il m’a dit de
me mettre à genoux et de leur tourner le dos et il est allé au véhicule
blindé chercher une espèce de barre de fer et il m’a frappé,
sur l’oreille et sur la tête, puis il m’a dit ‘Voilà de
l’eau pour toi’ ».
Chaque
fois que Mouhsin essayait de se lever, il prenait des coups,
dit-il. Les deux soldats l’ont jeté dans le fossé de drainage,
ont sauté après lui et ont continué à le frapper. Quand ils
ont entendu le bruit d’une jeep militaire qui s’approchait en
venant de Shavei Shomron, ils l’ont caché à l’intérieur du
véhicule blindé, bâillonné avec un tissus et menacé :
« Si tu ouvres la bouche, on te tue ». Ils ont tracé un cercle,
dit-il, et lui ont ordonné de s’y asseoir à l’intérieur en
le menaçant : « S’il
y a quelque chose de ton corps qui sort du cercle, tu recevras des
coups ». « Ils me disaient tout le temps : ‘Tu vas mourir aujourd’hui,
ici’. C’était à qui me frapperait le plus »,
a-t-il raconté. « Il
y en a un qui m’a attrapé et m’a tenu solidement, et le deuxième
a pris son élan pour me frapper au cou avec ses chaussures. Un
des soldats a dit à l’autre : ‘Tire-toi’ et il m’a
frappé avec un bâton. Mon téléphone portable a sonné. C’était
mon cousin. Le soldat a coupé la connexion. ‘Tu as eu un coup
de téléphone du Hezbollah’, a-t-il hurlé en me frappant à la
tête. »
Toutes
ces tortures ont duré une longue heure, jusqu’à ce que tout à
coup les soldats ont décidé de le lâcher. « Les
soldats ont frotté avec les pieds le sang que j’avais laissé
dans le cercle », a-t-il dit, « Quand
j’ai commencé à m’éloigner, ils m’ont lancé des pierres,
et alors, voilà, j’ai décidé de rejoindre mon village, et
s’ils lancent des pierres, qu’ils fassent ce qu’ils veulent,
soit, qu’ils tirent, ça m’est égal. »
Mouhsin
est arrivé au village, couvert de sang, et son père l’a emmené
d’urgence à l’hôpital de Naplouse. Il a été recousu à la
tête. Lorsque les soldats qui l’ont brutalisé ont joué avec
son téléphone portable, ils se sont photographiés sans le
savoir, et leurs photos ont permis à la division
d’investigation de la police militaire de les identifier.
C’est apparemment le seul cas résolu jusqu’à présent, sur
les huit plaintes adressées la semaine dernière à l’armée
israélienne par l’association « B’Tselem »
contre des soldats, et portant sur des brutalités visant des
Palestiniens à des barrages, depuis le début de la dernière
guerre du Liban.
Un
acte d’accusation a été introduit cette semaine au tribunal
militaire régional, contre les sergents H et Y. Le détail du délit
est formulé dans une langue faite d’euphémismes : les
accusés, en tant que soldats de l’armée israélienne, se sont
comportés d’une manière qui ne s’accorde pas avec leur grade
et leur position dans l’armée.
Un enfant avec des lunettes et un casque
La
guerre du Liban, qui a retenu l’attention du public durant un
mois environ, a laissé la Cisjordanie comme une zone grise
soumise à des retombées non négligeables d’offense, de
nationalisme exacerbé et de vengeance destructrice liées à
l’incapacité de l’armée israélienne à défaire le
Hezbollah. Distraitement, par une sorte de réaction inévitable
à l’atmosphère de guerre dans le nord, le régime des
limitations des déplacements dans les Territoires a été durci,
soit par l’imposition de nouvelles limitations ou parce que des
soldats, aux barrages, s’appliquaient à redoubler de rigueur
dans la mise en œuvre des limitations existantes. Les barrages
surprises se sont multipliés.
Un
mois et demi environ après la guerre, on en voit encore les
signes. Un jour, c’est une interdiction générale pour les
habitants de Jénine de se rendre d’un endroit à l’autre ;
un autre jour, c’est au tour des habitants de Naplouse. Même
Tulkarem qui n’est d’habitude pas bloqué, a été fermé plus
d’une fois. Un jour la limitation frappe les gens entre 16 à 35
ans, un autre jour les gens entre 18 et 30 ans. Les plaintes pour
brutalités exercées par des soldats aux barrages se sont succédé.
Des habitants qui avaient contourné les barrages en coupant par
les champs ont rapporté que lorsqu’ils se faisaient pincer, ils
étaient battus avec une cruauté saturée de haine. La référence,
récurrente dans les jurons des soldats, au Hezbollah, à
Nasrallah, aux vierges du paradis, parle d’elle-même.
« Ils
ont échoué avec le Hezbollah, alors ils ont tout sorti contre
nous, les faibles », a dit Mouawiya Hassan Mousil, 36
ans, père de cinq enfants, chauffeur de taxi dans la région de
Tulkarem. Il a lui-même été victime de brutalités au plus fort
de la guerre du Liban. Le 23 juillet, il a, selon ses dires, été
retenu au barrage de Ramin, alors qu’il se rendait de Tulkarem
à Ramallah. Tous les passagers du taxi ont dû s’asseoir par
terre, mains croisées dans la nuque, mais lui-même a été tiré
de son taxi par un soldat qui l’a attrapé par la chemise, et
deux autres soldats lui ont saisi les bras et l’ont traîné
derrière la jeep militaire, hors de vue de ceux qui étaient
retenus au barrage.
« Un
des soldats m’a porté un coup au ventre avec la crosse de son
fusil, tout droit dans l’estomac. J’ai serré mon ventre et je
suis tombé par terre. Alors j’ai senti un coup violent sur les
épaules », a raconté Mouawiya, en hébreu. « Je
ne sais pas, c’était un jeune soldat, de 20 ans, quelque chose
comme ça, un enfant, avec des lunettes et un casque. Je ne
pouvais pas le croire », a-t-il murmuré, sa colère
grandissant. « Les deux autres m’ont donné des coups de pieds dans les côtes, tout
est devenu noir, je me suis tu. En général, je ne me tais pas
avec les soldats. C’est la première fois, pour moi. Impossible
de décrire la peur. Ils n’arrêtaient pas, ils donnaient des
coups tout le temps. »
Il
n’a toujours pas compris pourquoi ils l’avaient choisi lui.
Les soldats sont allés s’occuper des passagers qui étaient
assis à l’avant du barrage et lorsqu’ils sont revenus à lui,
ils l’ont accusé de feindre et de mentir. « Ils voulaient discuter avec moi. Je ne pouvais pas. Mes yeux étaient
complètement rouges, tout mon corps était rempli de sang »,
a-t-il dit. « ‘Menteur,
tu n’as mal nulle part’, m’a crié le soldat puis, je ne
sais pas, un soldat m’a collé son révolver contre le front,
mais le deuxième soldat l’a arrêté en lui disant :
‘Laisse tomber, on ne veut pas le tuer’. A la fin, ils ont
compris que j’étais vraiment en piteux état. Grâce à Dieu,
il y avait un médecin dans mon taxi. Alors ils sont allés le
chercher. Il a dit aux soldats : ‘Si dans cinq minutes,
vous ne l’avez pas emmené d’ici, il mourra’ ».
« Je
ne sais pas ce qu’ils voulaient de moi », ne
cesse-t-il de répéter, « Tout
le temps, ils me criaient dessus : ‘On t’a pincé, hé, trou
de cul du Hezbollah’. Je ne sais pas. Peut-être qu’ils
pensaient que j’étais un terroriste, frappant tout le temps
comme des fous. Je ne comprends pas ça. Ils sont entrés chez moi
et maintenant ils me tuent. Qui les fera cesser de dire que je
voulais piquer une arme ? On connaît les Juifs, on les connaît
bien, ils pensent qu’ils peuvent tout faire. Nous vivons comme
dans une prison. Nous voulons vivre. Nous sommes déterminés à
vivre. Les Juifs parlent de paix. Quelle paix ? Ces gens-là
aiment le sang. Si quelqu'un analysait leur groupe sanguin, il y
trouverait la guerre. Ces gens-là ont la guerre dans leurs gênes.
Et après ils se plaignent qu’il y ait des attentats. Pourquoi ?
Du fait de la pression dans laquelle nous vivons. Si je ne peux
pas ramener du pain ou du lait à la maison, qu’est-ce que je
ferai ? Y a pas moyen, y a pas moyen. »
Un Guillaume Tell israélien
Un
des harcèlements les plus choquants a été, semble-t-il, le lot
d’Akram Razi Nazial, 21 ans, natif de Naqurah, étudiant en
histoire à l’Université An-Najah. « Au
début, les gens du village ne m’ont pas cru quand je leur ai
raconté ce qui s’était passé. Ce n’est que lorsque mon
cousin, qui était avec moi, a confirmé mon récit qu’ils ont
commencé à me croire », a-t-il dit, visiblement touché.
« La politique ne nous
intéresse pas », a-t-il souligné. Pas plus tard
qu’il y a une semaine, son père a reçu un permis de travailler
en Israël comme serrurier. Jusqu’alors, il avait été au chômage
pendant des années et dans sa misère, il avait élevé de la
volaille. « Si je rencontre le soldat qui m’a fait ça, même dans vingt ans, je
le tuerai », a-t-il murmuré. Son apparence fluette,
paisible, ne s’accordait pas avec les bouffées de haine et
d’offense qui lui venaient graduellement. « J’ai
toujours eu de la compassion pour les Juifs, mais maintenant, ils
m’ont fait eux-mêmes quelque chose de ce qu’Hitler leur a
fait », a-t-il lancé. Il est convaincu que deux des
quatre soldats qui l’ont maltraité étaient les sergents H et
Y, qui ont été accusés cette semaine de brutalités à l’égard
de Mouhsin. Il les a identifiés à partir des photos prises avec
le téléphone portable et qui ont été diffusées dans le
village.
Il
était sur le chemin de Naqurah à Beit Saref, en compagnie de son
cousin Taher Abdel Nasser. Il a raconté que tout à coup, des
soldats ont surgi d’une oliveraie en lui criant « Viens,
espèce de maniaque ! ». Ils leur ont pris à tous
deux leur carte d’identité et les ont fait asseoir sous un
olivier. « Après une
heure, un des soldats m’a appelé », a poursuivi
Nazial d’une manière factuelle, « Il
m’a dit : ‘Ta mère est une salope’, des mots que je ne
répéterai pas, ‘Je ferai ça et ça à ta sœur’, des choses
comme ça, puis il m’a dit ‘Tu es Hamas’. Je lui ai dit
‘Je ne suis pas Hamas’. Il m’a dit ‘Soulève ta
chemise’. Je l’ai soulevée et il a commencé à me donner des
coups dans la poitrine ».
La
liste des humiliations et des brutalités n’a pas cessé de
s’allonger dans une description détaillée : « Ensuite,
ils m’ont dit : ‘Assieds-toi’. Ils ont pris une boîte
de café instantané à moitié pleine et me l’ont vidée sur la
tête. Ensuite ils m’ont dit : ‘Prends ce gobelet et
mets-le sur ta tête’. Le gobelet était vide et léger, alors
le vent l’emportait. Chaque fois qu’il tombait, le soldat me
frappait de nouveau et son copain l’encourageait :
‘File-lui ça, file ça à ce salaud’. Ensuite il a reçu un
appel téléphonique et il m’a dit de me taire. Après ce coup
de téléphone, il a de nouveau injurié ma sœur, Mohammed, Allah
et tout.
« Chaque
fois que le gobelet tombait, je prenais des coups assassins, alors
j’ai essayé de le stabiliser sur ma tête. Quand j’y suis
parvenu, le soldat m’a dit : ‘Maintenant, tranquille,
tranquille, ne bouge pas, tais-toi, fils de pute’. Il a pointé
son fusil et a tiré dans le gobelet. Les soldats étaient pliés
de rire et applaudissaient. J’ai vu le coup de feu. Le soldat était
à quatre mètres environ. Il a apparemment fait mouche, car les
soldats ont applaudi. J’ai pensé que c’était la fin pour
moi. Il n’y a pas moyen de décrire cela. Je ne croyais pas que
j’étais vivant. Si seulement je rencontrais ce soldat, je le
tuerais, ça m’est égal, ils n’ont qu’à me tuer. On ne
meurt qu’une fois ».
L’armée
israélienne a communiqué à B’Tselem que toutes les plaintes
seraient examinées.
(Traduction
de l'hébreu : Michel Ghys)
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