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Analyses
Je suis témoin et
j'accuse
Abdelfattah Abu Srour

Lundi 4 janvier 2010
J’ai vu de mes propres yeux comment des
êtres humains peuvent devenir des bêtes sauvages… Je suis le
fils d’un réfugié, vivant dans le camp de réfugiés d’Aïda… Aïda,
un opéra tragique, mais cette fois écrit non pas par Verdi mais
par l’occupation israélienne… Un opéra où l’armée israélienne
d’agression joue une musique dont le rythme et la force changent
chaque jour et chaque heure… Des mitraillettes, des fusils
automatiques – légers ou lourds – en introduction, puis en plat
principal, des F16 et des hélicoptères Apache, épicé de quelques
chars tout autour... Et enfin, en dessert, le sang et les larmes
des victimes dont les restes déchiquetés sont éparpillés à tous
les coins des rues.
Les yeux de mon père sont noyés de chagrin… il n’y a plus de
lumière dans les yeux de ma mère… pas de larmes pour notre joie,
notre espoir ou notre mélancolie… Le champ de larmes, tari… Le
feu de notre émotion, éteint… L’océan de notre pardon, évaporé.
La force de la résistance et de la croyance perdue dans notre
solitude et notre abandon par les membres de nos familles, et
ceux qui n’en font pas partie… La rivière de nos souvenirs
continue de couler, aussi fertile qu’avant…
NOUS N’OUBLIONS PAS...
Que nous reste-t-il à nous, êtres humains, pour nous accrocher à
cette robe pleine de trous que l’humanité porte les nuits de
danse ? Sois heureux, monde enveloppé de silence… Soyez heureux,
peuples de ce monde, enrichis par le silence…
Le 8 mars de l’année 2002, les missiles israéliens et les fusils
automatiques des hélicoptères Apache ont transformé l’asphalte
des rues d’Aïda en un volcan... le feu faisait bouillir le sol…
les flammes s’échappaient des voitures et des maisons
bombardées… le sang des gens et des animaux innocents coulait
dans les rues et sur le sol des maisons touchées… les soldats
israéliens, ceux de la puissante armée équipée de la technologie
la plus sophistiquée et la plus récente, cachés derrière leurs
puissantes machines, ont commencé à creuser des trous dans les
murs des maisons pour ouvrir des tunnels entre les maisons
mitoyennes de manière à passer d’une maison à l’autre, comme des
taupes… quelle tactique courageuse pour l’armée invincible…
allez, soldats… en position… tirez.
Ici, probablement un homme… peut-être armé… de l’autre côté son
fils... et derrière lui, sa femme enceinte et leur petite fille…
allez, soldats… tirez…
Là, un vieil homme… il n’arrête pas de raconter des histoires
sur un certain droit au retour dans les villages ancestraux et
autres idioties... allez soldats… préparez-vous… tirez…
Et là-bas, à l’autre coin de la rue, une femme… son mari est en
prison… son fils aîné exilé... le deuxième est un terroriste… le
plus jeune est un martyr, je veux dire mort comme un chien…
cette femme est dangereuse… allez soldats, tirez…
Et là aussi… des chats… ils ont violé le couvre-feu… allez,
soldats d’Israël... tirez… tirez… tirez… Ici… Ici… Et il y a une
maison… et une autre… à cet endroit et à un autre… tirez,
soldats… tirez sur tout ce qui bouge, ou ne bouge pas… - Nous
nous fichons de tout le monde... personne ne nous fait peur…
nous ne rendons compte à personne, sauf à nos leaders respectés…
nous sommes les soldats d’Israël… personne n’osera nous demander
quoique ce soit, ni critiquer nos actions… sinon, il est accusé
d’antisémitisme… Tuons tous ces arabes barbares… ces terroristes
sauvages… ces rats qui fuient aussi vite qu’ils peuvent devant
nos hélicoptères et nos F16 et nos chars… et nos snipers doués…
Démolissons toutes les maisons, les maisons des martyrs qui ont
osé résister à l’arrogance d’Israël… Allez, soldats… prenez les
corps de ces bêtes palestiniennes… exhibez-les sur nos chars et
nos bulldozers… que tous ceux qui les verront soient terrorisés
à jamais… Et prenez une photo, pour le souvenir, à côté de ces
corps... quels chasseurs habiles sommes-nous ! Dévastons toutes
les maisons et les magasins et les institutions et les écoles et
les hôpitaux… Vandalisons… volons… prenons tout ce que nous
pouvons… Ne laissons rien… prenons tous… l’argent… les
portables… les ordinateurs… les bijoux… la nourriture… Tout vaut
le coup d’être volé par l’armée d’Israël... Les soldats d’une
armée régulière… pas des mercenaires… Des voleurs et des
assassins sans valeur… sans honneur… sans aucun respect pour
l’uniforme qu’ils portent… si tant est que l’uniforme d’un
soldat, même celui d’une armée d’occupation, inspire le respect…
Allez soldats… préparez-vous… Dans cette maison, beaucoup de
pleurs… quelqu’un est mort… une vieille femme… personne ne doit
y aller… barrez toutes les routes… pas d’ambulances… tirez… pas
de docteurs… tirez… pas d’hôpitaux… tirez… pas de journalistes…
tirez… faisons encore mieux, soldats… envoyons les Forces
spéciales… parce que ces Palestiniens stupides sont très malins…
Alors préparons un plan… prenez une ambulance… infiltrez-vous au
milieu des Palestiniens… tuez tous les activistes, ces
terroristes… et pendant que vous y êtes, tirez sur tout ce qui
bouge… ou sur tout ce qui a l’intention de bouger, même s’il ne
bouge pas… bombardons cet hôpital, pas de protestation de toutes
façons… pas de protestation de la Croix Rouge ? Détruisons cette
statue de la vierge Marie, dans cette église… la religion est
dangereuse pour la paix… pas de protestation du monde religieux
? Démolissons l’infrastructure toute entière… pas de
protestation de l’Union Européenne ou des pays donateurs ? Tuons
quelques journalistes… pas de protestation des médias ?
Très bien… nous nous en fichons… qui ose protester contre Israël
? Et même si quelqu’un ose, nous dirons que nous allons faire
une enquête… personne ne s’intéressera aux résultats d’une
enquête qui restera sans conclusions… Mais… qu’est-ce qui ne va
pas ? Pourquoi ne vous sentez-vous pas victorieux ? Pourquoi
avez-vous honte de vos exploits ? Qu’est-ce qui va vous arriver,
soldats, quand vous rentrerez chez vous, à vos mères… à vos
femmes et à vos enfants… comment allez-vous les regarder dans
les yeux et vous sentir encore des êtres humains ? Comment
allez-vous vous regarder dans la glace ?
Peuples de ce monde... que vous soyez des hommes politiques ou
de simples citoyens... intellectuels ou analphabètes… riches ou
pauvres… oppresseurs ou opprimés… puissants ou impuissants…
Personne ne peut dire aujourd’hui qu’il ne sait pas… qu’il n’est
pas informé… qu’il n’est pas responsable de ce que font les
autres…
Je crie comme Emile Zola l’a fait : J’accuse…
Je vous accuse d’être les témoins des massacres commis... et de
ne rien faire…
Votre silence est hypocrisie…
Votre silence permet le massacre d’un peuple tout entier… Votre
silence est un bon prix pour l’injustice et l’oppression… Votre
silence est contre les droits de l’homme… les droits des
enfants… les droits des animaux… et les droits du vivant à vivre
dignement…
Votre silence sacrifie les embryons à naître... les femmes
enceintes qui n’ont pu accoucher… les enfants qui n’ont pas
encore appris à parler... les vieux qui rêvent toujours de
revenir sur leurs terres ancestrales... les jeunes qui ont le
courage d’espérer, de vivre et de résister à l’oppression et à
la négation et à l’abandon et à la négligence… Votre silence est
injuste… Votre silence est inhumain… Votre silence nous tue
tous…
Source :
IMEMC
Traduction : MR pour ISM
Abdelfattah Abu Srour est directeur du Centre
Al-Rowwad pour la Culture et le Théâtre, camp de réfugiés
d’Aïda, Bethléem.
Publié le 5 janvier 2010 avec l'aimable autorisation d'ISM
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