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Oumma.com
Finkielkraut
et le trouble à l’ordre public
Abbas Aroua 
Alain Finkielkraut
Jeudi 27 décembre 2007
Presque tout le monde connaît Alain Finkielkraut
et son engagement pour toutes les victimes de « l’intégrisme
islamique » qui veut « assassiner la liberté ».
En 2002, il défendait Oriana Fallaci sur les
colonnes du Point (N°1549, 24/05/2002), à propos de son pamphlet
La rage et l’orgueil. Dans un article intitulé «
Fallaci tente de regarder la réalité en face » il s’étonnait
que : « Nous vivons ce moment étrange de notre
histoire où, pour être vertueux, pour être moral, pour être un
type bien, il faut faire en sorte que la vérité n’affleure
jamais ». Et d’ajouter : « Oriana
Fallaci a l’insigne mérite de ne pas se laisser intimider par
le mensonge vertueux. Elle met les pieds dans le plat, elle
s’efforce de regarder la réalité en face. Elle refuse le
narcissisme pénitentiel qui rend l’Occident coupable de ce dont
il est victime. »
Dans le quotidien Libération du 9 février 2006,
il écrivait au sujet de la crise des caricatures danoises, sous
le titre provocateur « Fanatiques sans
frontières : les intégristes islamistes sont des ennemis
redoutables » :
« Quels sont les premiers responsables de
cette crise ? "Les dessinateurs et les journalistes qui
n’ont pas su tempérer l’exercice de la liberté
d’expression par le respect des croyances", disent
maintenant la plupart des chefs de gouvernement occidentaux et,
avec eux, nombre d’intellectuels.
Ces sages oublient que le respect
des croyances et la liberté d’expression sont les deux faces
d’une même médaille. Ceux qui combattent la liberté
d’expression au nom du respect de leur croyance, méprisent les
croyances des autres et le font très ostensiblement savoir. […]
L’image qui a mis le feu aux poudres représente Mahomet coiffé
d’un turban en forme de bombe. Image injurieuse, nous dit-on.
Lien blessant, lien offensant, lien diffamatoire entre le Prophète
et le terrorisme.
Sans doute. Mais ce lien, ce ne
sont pas les caricaturistes danois qui l’ont établi, ce sont
les jihadistes. […] Il ne suffit pas, pour vivre dans un monde
pacifique, ni même d’ailleurs pour avoir la paix, d’abjurer
tout esprit de conquête, de confesser ses crimes et de proclamer
urbi et orbi qu’on n’a pas d’ennemis. La preuve : nous
faisons ardemment tout cela et force est de reconnaître que,
malgré nos efforts, nous avons des ennemis déterminés et
redoutables. »
Dans les colonnes du Figaro du 27 novembre 2006,
sous le titre « L’affaire Redeker et la blessure de la
liberté », il écrivait : « La
France était le pays de Voltaire écrasant l’Infâme. Elle n’était
heureusement pas que cela, mais elle était cela aussi. Ces dernières
semaines, je me suis anxieusement demandé si la France ne
devenait pas le pays où l’Infâme pouvait écraser Voltaire,
comme si de rien n’était ou, du moins, avec des circonstances
très, très atténuantes. […]
Tout le monde ou presque a répété
que la liberté d’expression était un droit imprescriptible,
mais le premier réflexe du ministre de l’Éducation nationale,
bientôt relayé par son collègue de la culture, a été de
rappeler à ce fonctionnaire effervescent son devoir de réserve.
Tandis que la Ligue des droits de
l’homme jugeait ses idées "nauséabondes", que Le
Canard enchaîné se déchaînait contre lui et que
l’islamologue Olivier Roy écrivait dans la revue Esprit qu’
"on ne peut pas distinguer un mauvais racisme (l’antisémitisme
de Dieudonné) d’un bon comme serait celui de Redecker", et
surenchérissait en déclarant au journal Libération que
"ceux qui s’amusent délibérément à chatouiller la
fatwa" ne doivent pas s’étonner des réactions suscitées
par leur provocation débile.
Quant au journaliste et romancier Gilles
Martin-Chauffier, il a lâché la bride au dégoût et écrit ceci :
"Il faut être d’une malhonnêteté intellectuelle stupéfiante
pour signer une chronique aussi haineuse que celle de Robert
Redecker. Et c’est cracher à la figure de la liberté de pensée
que de prendre la défense de ce simplet qui ne songe qu’à acquérir
la notoriété ouvrant la porte des grands éditeurs."
Afin de ne pas jeter de l’huile
sur le feu, on a jeté, à pleines poignées, le discrédit sur le
fauteur de troubles. Moins d’un an après l’affaire des
caricatures, on n’a rien trouvé de mieux, de tous côtés, que
de lui faire grief d’être caricatural. Il est donc temps et
plus que temps de libérer le oui à Redecker du mais qui
l’entrave, qui l’étouffe et qui finalement le bâillonne. Si
nous ne voulons ne pas laisser s’instaurer dans l’espace
public le règne de l’autocensure, notre soutien doit être
inconditionnel. Il n’y a pas de mais qui tienne, car ce mais
conduirait demain à expurger les librairies et les bibliothèques
d’œuvres aussi islamiquement incorrectes que Jusqu’au bout de
la foi de Naipaul ou Tristes Tropiques de Levi-Strauss. »
Et de conclure enfin :
« Et puis, on l’oublie
trop souvent : la liberté d’expression n’est pas une sinécure.
Ce droit de l’homme n’est pas seulement mon droit. L’homme,
c’est moi, mais ce n’est pas que moi. L’homme, c’est aussi
les autres hommes et leur droit insupportable de dire des choses
que je n’ai pas envie d’entendre, des choses qui m’énervent,
qui m’effraient, qui me blessent, qui m’accablent, qui m’écorchent
vif, qui me font mal.
Dans une société ouverte, aucune conviction
n’est souveraine, ce qui fait qu’elles sont toutes en colère.
"Ma liberté n’a pas le dernier mot, je ne suis pas
seul", écrit Emmanuel Lévinas. Voilà sans doute pourquoi
la liberté d’expression est si fragile. Il y a des gens qui ont
envie d’être seuls ou, plus exactement, d’être seuls à être.
Il nous incombe d’inhiber ce désir, de le vaincre en nous et
hors de nous. C’est visiblement une question de vie ou de mort. »
Jusque là, Alain Finkielkraut a toujours été
conséquent et cohérent. Or, récemment, j’ai écouté par
hasard une partie de l’émission « Le zapping de France
Inter » (10 novembre 2007), où il était l’invité ;
il commentait l’interdiction faite à Bertrand Cantat à sa libération,
« de publier un livre, d’écrire une chanson ou
d’intervenir publiquement de quelque façon que ce soit sur le
crime qu’il a commis », de façon quelque peu surprenante.
Voici un extrait de son intervention :
« Je trouve que ce moment
devrait être gardé, édité, éternisé. C’est un moment
monstrueux. Je dis bien absolument monstrueux. On en vient au nom
de la liberté d’expression à revendiquer la barbarie pure ;
il ne devrait pas y avoir besoin de loi pour interdire à Cantat
d’écrire une chanson sur la mort de Marie Trintignant.
Et je lui ai fait assez de crédit,
pour penser que quand bien même il n’y aurait pas eu de loi, il
ne l’aurait pas fait. Parce que cet homme est atteint par
l’acte qu’il a commis. Non il n’est pas ce frappeur
d’enfants, cet homme violent qu’on a voulu représenter ;
son cas est singulier. Il n’empêche, il a tué,
accidentellement ou non, une femme qu’il aimait. Et je ne pense
pas qu’il aurait en tête de blesser sa mère, ses proches, ses
enfants, en écrivant une chanson sur ces faits. »
Le présentateur l’interpelle alors :
« Monsieur Finkielkraut, si vous me le permettez, revenons
au principe même de l’interdiction et de la censure, est-ce
qu’il n’y a pas une contre productivité ; on est dans le
bovarysme total, et… ? » Mais il est vite interrompu
par Finkielkraut :
« Non, la censure c’est la
civilisation même. Quand-même, on ne peut pas mettre à égalité
le vrai et le faux ! La censure c’est le droit. Le droit
fixe des limites. Je pense que normalement la civilisation doit
fixer des limites. Si on est à ce point obnubilé par la liberté
d’expression, et qu’on ait besoin du droit, alors vive le
droit !
Mais penser que c’est une nouveauté, et qu’un
avocat ose dire que c’est une nouveauté, je ne sais pas quel
est ce chroniqueur, il a le droit d’ignorer tout du droit et
d’ignorer tout de la civilisation, tout de même quand on libère
quelqu’un qui a tué quelqu’un d’autre dans le pays où
cette personne a été tuée, eh bien on veut tout simplement que
cette libération ne soit pas un trouble à l’ordre public. Et
ça existe dans le droit.
Un trouble à l’ordre public ça veut dire que
si moi j’écris ceci ou cela sur Marie Trintignant, je vais
blesser sa mère, je vais blesser ses anciens maris, je vais
meurtrir ses enfants, c’est un trouble à l’ordre public, ce
trouble ne doit pas avoir lieu. Et je le répète, il n’y a
aucun rapport entre ce que ressent Cantat et ceux qui en son nom
demandent qu’il n’y ait aucune limite, demandent une espèce
de "lâcher tout" qui est la barbarie même. »
Résumons :
1) Lorsqu’Alain Finkielkraut est face à des
propos qui heurtent la sensibilité de plus d’un milliard d’êtres
humains, dont plusieurs millions en France, il affirme que :
Nous
vivons ce moment étrange de notre histoire où, pour être
vertueux, pour être moral, pour être un type bien, il faut faire
en sorte que la vérité n’affleure jamais.
Oriana
Fallaci a l’insigne mérite de ne pas se laisser intimider par
le mensonge vertueux.
Ceux
qui combattent la liberté d’expression au nom du respect de
leur croyance, méprisent les croyances des autres.
Il ne
suffit pas, pour vivre dans un monde pacifique d’abjurer tout
esprit de conquête, de confesser ses crimes et de proclamer urbi
et orbi qu’on n’a pas d’ennemis.
Je me
suis anxieusement demandé si la France ne devenait pas le pays où
l’Infâme pouvait écraser Voltaire.
Si
nous ne voulons ne pas laisser s’instaurer dans l’espace
public le règne de l’autocensure, notre soutien [à Redeker]
doit être inconditionnel. Il n’y a pas de mais qui tienne.
La
liberté d’expression n’est pas une sinécure. Ce droit de
l’homme n’est pas seulement mon droit. L’homme, c’est moi,
mais ce n’est pas que moi. L’homme, c’est aussi les autres
hommes et leur droit insupportable de dire des choses que je
n’ai pas envie d’entendre, des choses qui m’énervent, qui
m’effraient, qui me blessent, qui m’accablent, qui m’écorchent
vif, qui me font mal.
Dans
une société ouverte, aucune conviction n’est souveraine.
"Ma
liberté n’a pas le dernier mot, je ne suis pas seul", écrit
Emmanuel Lévinas. Voilà sans doute pourquoi la liberté
d’expression est si fragile. Il y a des gens qui ont envie d’être
seuls ou, plus exactement, d’être seuls à être. Il nous
incombe d’inhiber ce désir, de le vaincre en nous et hors de
nous. C’est visiblement une question de vie ou de mort.
2) Mais lorsqu’Alain Finkielkraut est face à
des paroles qui risquent de heurter la sensibilité de quelques êtres
humains, il affirme plutôt que :
On
en vient au nom de la liberté d’expression à revendiquer la
barbarie pure.
L’espèce
de "lâcher tout" qui est la barbarie même.
On ne
peut pas mettre à égalité le vrai et le faux.
La
censure c’est la civilisation même.
La
censure c’est le droit.
Normalement
la civilisation doit fixer des limites. Si on est à ce point
obnubilé par la liberté d’expression, et qu’on ait besoin du
droit, alors vive le droit !
Un
trouble à l’ordre public ça veut dire que si moi j’écris
ceci ou cela sur Marie Trintignant, je vais blesser sa mère, je
vais blesser ses anciens maris, je vais meurtrir ses enfants,
c’est un trouble à l’ordre public, ce trouble ne doit pas
avoir lieu.
Conclusion : Ou bien, Alain Finkielkraut a évolué
dans sa réflexion sur les limites de la liberté d’expression ;
après tout, on a le droit de changer. Ou bien, il a une drôle de
façon de concevoir le trouble à l’ordre public.
Abbas Aroua, Directeur de la Fondation
Cordoue de Genève.
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Publié le 28 décembre 2007 avec l'aimable autorisation d'Oumma.com
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